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Les derniers jours de l’Atlantide, de son déclin politique jusqu’au cataclysme final qui causa sa disparition de la surface du globe…

I.

 

La mer. Immense. 

Au loin, sur l'horizon, se découpait la silhouette d'une frêle embarcation en bois, surmontée d'une voile blanche. La pirogue à balancier glissait sur l'eau, sa coque effilée stabilisée par un flotteur latéral que reliaient de solides traverses. Deux hommes, torse nu, à la peau mate et dorée par le soleil, se trouvaient à l'intérieur. L'un était le père de l'autre.

Âgé d'une cinquantaine d'années, Hopléus conservait la carrure imposante forgée par des décennies de pêche en mer - épaules larges, torse solide, bras musclés. Ses longs cheveux grisonnants et ses mains noueuses témoignaient d'une vie de labeur, mais sa posture restait naturellement droite et son visage buriné par le soleil gardait une expression avenante qui inspirait confiance. Il jeta l'ancre puis tapota gentiment le bras de Magon, son fils cadet. Bercé par le roulis des vagues, celui-ci s'était assoupi. L'adolescent poussa un grognement sourd et, tout en roulant sur le côté pour trouver une position plus confortable, fit tout son possible pour grappiller encore quelques secondes et demeurer à l'intérieur de son rêve. Ce rêve étrange qui revenait chaque nuit depuis plusieurs semaines : une cité blanche aux colonnes innombrables, et au centre, un temple dont les portes de bronze luisaient d'une lumière qui ne venait pas du soleil. Toujours, au moment où il s'apprêtait à franchir le seuil, quelque chose l'en empêchait. Mais quoi ?

Les images se troublèrent d'elles-mêmes, s'estompèrent et, quand il n'en resta plus que des bribes indistinctes dans son esprit, Magon n'eut d'autre choix que d'ouvrir ses yeux verts. Ils étaient arrivés au récif.

Étouffant un bâillement, il se leva en faisant rouler ses jeunes épaules pour s'étirer et réveiller ses muscles, ses longues dreadlocks, encore humides de sel, retombant en cascade sur sa nuque. Avec l'assurance des gestes maintes fois répétés, il glissa ensuite la lame de son couteau dans la ceinture de son pagne, y attacha fermement une sacoche en toile et se saisit à deux mains de la dernière pierre qui restait au fond de la barque. Après avoir échangé un regard complice avec son père, Magon s'approcha de l'eau turquoise et calme. Avec un sourire aux lèvres, l'adolescent prit une profonde inspiration et s'y jeta comme dans les bras d'une amie.

Ainsi lesté, il descendit rapidement à une dizaine de mètres de profondeur en gardant les yeux grands ouverts. Malgré toutes les plongées qu'il avait déjà effectuées, le royaume de Poséidon demeurait pour lui une source d'émerveillement perpétuel : jamais il ne se lassait d'observer les rayons du soleil danser à travers la surface et projeter leurs reflets scintillants sur les coraux, autour desquels évoluait une myriade de poissons de toutes les formes, de toutes les tailles, de toutes les couleurs. Partout, la vie pullulait. Mais parmi ce ballet de créatures toutes plus extraordinaires les unes que les autres, la plus insolite et la plus fragile n'était ni cette raie manta qui paraissait planer au-dessus du fond sablonneux, ni ces trois tortues qui se laissaient placidement porter par le courant, ni même cette araignée de mer qui dépliait ses longues pattes couvertes d'épines, mais bel et bien lui, cet étrange bipède qui ne possédait ni écailles ni branchies.

Magon lâcha le caillou puis porta ses mains devant son visage comme son père le lui avait appris. En creusant légèrement ses paumes, il emprisonna une bulle d’air contre ses yeux : aussitôt, le monde sous-marin retrouva sa netteté, ses contours précis, ses couleurs vives. Sitôt affranchi des contraintes de la gravité, il battit des jambes en direction de deux superbes éponges posées sur un rocher. Il les décrocha d'un coup de lame aguerri et les rangea dans sa besace. Sa mère saurait en faire bon usage.

Prenant appui sur le fond sableux, il s'apprêtait déjà à remonter lorsqu'il aperçut soudain un rideau d'algues qui ondulait un peu plus loin sur sa gauche. Quelque chose dans ce mouvement lui parut... différent. Pas tout à fait naturel. Une ombre fugace se dessina entre les frondaisons vertes. L'adolescent hésita. Son père était pressé de rentrer, mais comme c'était sa dernière plongée de la journée et que la pêche avait été bonne, il savait qu'il ne lui en tiendrait pas rigueur s'il restait encore un peu. Son intuition lui soufflait d'aller voir... Comme souvent, il l'écouta.

Tapie derrière les algues, une huître de belle taille attendait sagement qu'il vienne la récolter. Magon attrapa de nouveau son couteau et le fit jouer sous la coquille pour la détacher. Ce faisant, et malgré les multiples recommandations paternelles, il tourna momentanément le dos à une anfractuosité de la roche.

Grave erreur.

En une fraction de seconde, une gigantesque murène se jeta sur lui. Ses dents s'enfoncèrent dans sa cuisse. Magon lâcha un cri de douleur qui ne fit aucun bruit, mais qui laissa s'échapper un précieux chapelet de bulles. L'adolescent donna des coups de pied. La murène tint bon. Deux mètres cinquante de muscles jaunâtres constellés de points noirs se contractèrent pour l'entraîner vers la tanière.

Pendant de longues secondes, les deux adversaires se débattirent dans un tourbillon de violence. Le monstre, dont la peau lisse n'offrait aucune prise, remuait énergiquement dans tous les sens, empêchant sa proie de se dégager. 

Magon frappa. Encore. Encore. Mais, menés dans la précipitation, ses gestes manquaient de précision. Sa tête tournait. Ses poumons brûlaient. Le désespoir le gagnait. Le visage souriant de Méludine lui apparut tandis qu'il sombrait vers l'inconscience. Méludine... Méludine !

Dans un ultime sursaut, le garçon s'arc-bouta. Ficha son couteau au creux de la gorge de la murène. Celle-ci se convulsa. Relâcha son étreinte. 

Libre ! 

Magon s'élança vers la surface, le cœur rempli d'espoir. Il le pouvait ! Chaque centimètre parcouru le rapprochait de l'air libre, du soleil et de son père qui lui tendait les bras. Encore un effort et il serait lui aussi à bord du bateau, ils mettraient le cap vers le village et arriveraient juste à temps pour le début de la fête. Toute cette fâcheuse mésaventure ne serait bientôt plus qu'un mauvais souvenir, et Magon se faisait déjà une joie de raconter la scène à ses amis, qui ne manqueraient pas d'en frémir d'effroi. Surtout Méludine, même si, comme à son habitude, elle feindrait l'indifférence. Ensuite, la nuit serait belle, ils danseraient tous autour du feu, et qui sait, peut-être qu'avec un peu de chance, à la lueur des étoiles et à l'abri des regards, Méludine et lui…

L’embarcation n'était plus qu'à quelques brasses. Le soleil filtrait à travers l'eau en colonnes de lumière dorée. Magon tendit la main vers le ciel, vers la vie, vers Hopléus qui venait à sa rencontre, vers tout ce qui l'attendait là-haut. Ses doigts effleurèrent presque l'air libre. Presque. Mais ses poumons, eux, n'acceptèrent plus d'attendre. 

Incapable de retenir plus longtemps sa respiration, Magon ouvrit grand la bouche.

II.

Un cri résonna dans les rues, suivi d'un bruit de vaisselle brisée. Depuis la plus haute terrasse de son palais, Acerbas tourna vivement la tête vers la source du tumulte. De taille moyenne et de constitution élancée, presque ascétique, l'Empereur n'avait pas la carrure imposante d'un guerrier. Son corps mince et ses mains fines trahissaient une vie passée loin du labeur physique, mais son port altier et ses traits nobles - bien que marqués par la fatigue - commandaient naturellement le respect. Une querelle entre marchands, sans doute, ou peut-être un accident sur les quais. Que n'aurait-il pas donné pour être là-bas, au cœur de cette agitation, plutôt qu'ici, prisonnier de ses obligations.

Il soupira et reporta son attention sur Poséidopolis baignée des rayons du soleil couchant. La capitale atlante était l'œuvre de sa vie. Sous son règne, la cité avait pris une nouvelle dimension, un nouveau visage.

En trente ans, grâce à des travaux titanesques, il avait consolidé les Trois Anneaux, mettant à jamais la ville à l'abri de toute nouvelle agression. Il avait transformé l'enchevêtrement de canaux sordides en un réseau organisé de larges voies navigables bordées de palmiers majestueux, rénové les temples, agrandi les thermes et, surtout, achevé la construction du Grand Canal, jadis entreprise par le père de son grand-père. La mer avait triomphé de la terre et Poséidopolis portait enfin bien son nom : bien que située à plusieurs dizaines de kilomètres des côtes, la ville était devenue un immense port marchand quotidiennement approvisionné par une multitude de navires venus des quatre coins de l'Empire. De là-haut, Acerbas pouvait voir les voiles pourpres des navires marchands se mêler aux embarcations locales aux coques peintes de bleu et d'or, formant une mosaïque vivante qui s'étendait jusqu'aux trois anneaux fortifiés.

Dans son dos, quelqu'un arriva à pas feutrés : 

— Les Dix Rois ont terminé leurs concertations. L'Empereur est attendu pour entendre leurs premières suggestions.

À regret, Acerbas abandonna sa contemplation et tourna son visage fatigué vers son fidèle conseiller. Ses doigts se crispèrent machinalement sur le manche d'orichalque du Trident qu'il tenait toujours à ses côtés. Le métal rouge-or luisait faiblement dans la lumière du couchant, symbole de pouvoir qui semblait chaque jour peser plus lourd entre ses mains.

— J'ai l'impression que mon rôle s'apparente de plus en plus à de la simple figuration protocolaire, Phostébor…

— Ne devrais-tu pas t'en réjouir ? Tes réformes ont réussi à transformer un Empire jadis réputé ingouvernable en une administration moderne, hiérarchisée et formidablement efficace.

— Tellement efficace qu'aujourd'hui l'Empire ne semble guère plus avoir besoin de son Empereur…

— Pourtant, tu portes le Trident, lui rappela doucement Phostébor. Un seul mot de ta part et c'est l'Empire tout entier qui s'incline.

Acerbas ne put s'empêcher de sourire. Phostébor était à ses côtés depuis qu'il était monté sur le trône et, sans lui, sans sa loyauté, son abnégation et son talent pour le compromis, jamais ses réformes n'auraient pu être mises en place avec autant d'efficacité. Il se souvenait encore de leur première rencontre, trente ans plus tôt, quand cet homme au regard perçant lui avait dit sans détour que ses projets grandioses échoueraient sans une véritable stratégie. Il avait eu raison, bien sûr. Comme toujours. Petit par la taille mais grand par l'esprit, main de fer dans un gant de velours, Phostébor était plus qu'un conseiller : il était aussi devenu, au fil de toutes ces années, un confident, un ami précieux. Même si l'Histoire ne retiendrait que le nom d'Acerbas, l'âge d'or dans lequel baignait l'Atlantide depuis ces deux dernières décennies était leur succès à tous les deux.

— Ton enthousiasme fait plaisir à voir. Parfois, je me dis qu'il faudrait peut-être que nous échangions nos places, dit Acerbas avec malice tout en réajustant sa toge.

— L'Empereur s'amuse à mes dépens, répondit humblement Phostébor en lui emboîtant le pas. Qui mieux que toi saurait ce qui est bon ou non pour l'Empire ?

Acerbas se dirigea vers l'intérieur du palais, le Trident dans une main, l'autre posée sur l'épaule de son conseiller. Alors qu'ils traversaient la galerie aux colonnes de marbre blanc, une étrange sensation le parcourut, fugace et inexplicable, comme si quelque chose d'imperceptible venait de se briser quelque part dans le monde. Un frisson parcourut sa nuque. L'espace d'un instant, il crut entendre un cri étouffé venu de très loin, porté par les vents marins. Il s'immobilisa un instant, troublé.

— Tout va bien ? s'enquit Phostébor.

Le conseiller était un homme de petite taille - il arrivait à peine à l'épaule d'Acerbas - mais son corps sec et compact dégageait une énergie nerveuse. Son crâne dégarni luisait dans la pénombre de la galerie, et ses yeux perçants ne cessaient jamais de scruter, d'analyser, de calculer. 

Acerbas secoua la tête, chassant cette impression dérangeante.

— Ce n'est rien. Une simple fatigue. Allons, les Dix Rois nous attendent.

III.

 

— Il est réveillé ! Il est réveillé ! 

Les exclamations de sa petite sœur achevèrent de tirer Magon hors des brumes du sommeil et du rêve qui, une fois de plus, l'avait visité. Reconnaissant le décor familier de son modeste foyer, l'adolescent se redressa en grimaçant. Un bandage lui enserrait le haut de la cuisse.

— Tout va bien, lui dit doucement une voix féminine. Ce n'est pas très grave.

Angénora, sa mère, se tenait à son chevet. Grande et élancée, le corps musclé par les années de labeur quotidien, elle portait ses cheveux bruns ondulés en un chignon serré qui dégageait son visage aux traits fins. Ses mains calleuses contrastaient avec la douceur de son regard. Malgré son sourire, Magon sentit immédiatement dans le ton de sa voix à quel point elle avait eu peur pour lui.

— Qu'est-ce... Qu'est-ce qui s'est passé ? 

— Une murène t'a attaqué et tu as failli te noyer... Heureusement que ton père était là, ajouta-t-elle avec émotion en le prenant dans ses bras. Il a plongé pour te remonter. Tu n'avais plus conscience de rien quand il t'a ramené à bord.

— Moi aussi, je veux un câlin !

Petite silhouette fluette aux cheveux bouclés aussi indisciplinés que ceux de son frère, avec toute l'énergie et l'innocence de ses cinq ans, Poéné sauta de son hamac pour se jeter au cou de son frère.

— Poéné, attention ! 

— C'est bon, maman, la tranquillisa Magon en se décalant pour permettre à la fillette de s'installer à côté de lui. 

— Elle était grande comment ? 

— Comme ça ! répondit-il en écartant les bras et en attrapant sa petite sœur, qui poussa un cri d'effroi ravi.

— Hum, hum… Je vois que tout le monde s'amuse bien ici ! s'exclama une silhouette sur le pas de la porte.

D'un pas vif, Hopléus entra et traversa la petite cabane sur pilotis. Construite en bois de palmier et bambou tressé, elle se composait d'une unique pièce où s'organisait toute la vie familiale. Grâce à une astucieuse optimisation de l'espace, celle-ci servait à la fois de lieu de vie et de remise de pêche. Le long des murs, des étagères de bois accueillaient filets soigneusement pliés, hameçons alignés, amphores d'eau douce et plats en argile. Des hamacs étaient suspendus aux poutres, prêts à être dépliés pour la nuit. Au centre, un foyer de pierres plates permettait de cuisiner, entouré d'ustensiles et de paniers d'osier. L'aspect pratique primait sur l'aspect décoratif, mais une tenture colorée accrochée au mur, quelques guirlandes de coquillages suspendues au plafond et un tapis de jonc conféraient à l'habitation l'atmosphère chaleureuse d'une maisonnée heureuse dans laquelle il faisait bon vivre.

— Papa ! Je… Je suis désolé… s'excusa aussitôt Magon.

Pour avoir déjà perdu bien trop d'amis à cause d'elle, Hopléus connaissait les dangers de la mer mieux que personne. Ainsi, depuis que son fils cadet était en âge de l'accompagner au large, il n'avait eu de cesse de lui répéter de toujours faire preuve d'une extrême prudence en sa présence, qu'il soit sur ou sous sa surface. Mais Magon était un incorrigible rêveur, un adolescent qui n'en faisait qu'à sa tête. Tout ce qui entrait par une oreille en ressortait aussitôt par l'autre. Pour ne rien arranger, son incroyable agilité dans l'eau l'incitait sans cesse à repousser ses limites, sans se soucier du danger. Et cette fois, il s'en était vraiment fallu d'un cheveu. Dans l'intention de marquer le coup, Hopléus avait d'abord pensé à le réprimander avec sévérité. Mais en les voyant maintenant tous les trois blottis les uns contre les autres, il n'en eut plus la force : sa famille était réunie et tout était bien qui finissait bien. N'était-ce pas là le plus important ?

 

— Tu as eu de la chance. Beaucoup de chance. Combien de fois t'ai-je pourtant répété qu'il faut toujours… 

— … se tenir sur ses gardes, oui…

Même si le père et le fils entretenaient d'excellents rapports et une belle complicité, il était rare qu'Hopléus se laisse aller à des démonstrations d'affection. Il fit toutefois exception et, dans un élan qu'il ne chercha pas à réfréner, passa sa main dans les cheveux de Magon :

— Espérons que cela te servira de leçon une bonne fois pour toutes. Je ne serai pas toujours là pour te repêcher... Comment tu te sens ? Tu peux marcher ?

 

Sans laisser à Magon le temps de répondre, telle la foudre, le courroux d'Angénora s'abattit :

— C'est trop tôt ! cria-t-elle en lançant un regard outré à son époux. 

— Mais la fête va bientôt commencer ! 

— Tant pis ! 

— Sa blessure n'est que superficielle…

Angénora leva les yeux au ciel :

— Et voilà, comme d'habitude, c'est encore moi qui ai le mauvais rôle… Pardonne-moi de me préoccuper de sa santé ! 

— C'est moi l'archonte, c'est moi qui décide ! trancha Hopléus en commettant l'erreur de hausser la voix.

S'il était indéniable qu'il était le chef du village, son autorité s'arrêtait toutefois sur le seuil de la cabane, à l'intérieur de laquelle Angénora régnait en maîtresse.

 

— Et moi, je suis sa mère ! riposta celle-ci en menaçant son époux du doigt. C'est le seul fils qu'il me reste, il doit se reposer !

 

Hopléus se radoucit :

 

— S'il te plaît… Je pars demain... Il est important que vous soyez tous avec moi…

 

Depuis le temps que Magon attendait l'événement, il était hors de question qu'il reste alité alors que tout le village allait s'amuser. Pendant que ses parents se disputaient, il posa donc le pied à terre et se leva. Sa jambe lui faisait un peu mal, mais la douleur restait supportable.

 

— Je veux y aller ! 

 

— Hors de question ! Tu es encore faible. 

 

— Maman, tout le monde sera là-bas... Je te promets de faire attention.

 

Tout en sachant très bien ce qu'il faisait, Magon plongea ses grands yeux noisette dans ceux de sa mère qui, une fois de plus, ne put résister à leur charme :

 

— Vous ne valez pas mieux l'un que l'autre... Très bien, comme vous voulez, abdiqua-t-elle finalement. Mais plus de sorties en mer avant une semaine, nous sommes d'accord ? 

 

— D'accord ! répondirent Magon et Hopléus en l'embrassant sur les deux joues.

 

Angénora rougit aussitôt. Ces deux-là n'arrêteraient décidément jamais de lui en faire voir de toutes les couleurs.

IV.

 

Malgré tout le prestige qu'elle incarnait, la Salle du Conseil apparaissait souvent, aux yeux des rares visiteurs autorisés à y pénétrer, bien modeste et bien terne. Au milieu de ces murs nus et de ce mobilier sans éclat se trouvaient pourtant deux des plus importants symboles atlantes : le trône de l'Empereur, tout d'abord, qui avait été sculpté dans la coquille d'un gigantesque tridacne, et surtout, à sa droite, la célèbre colonne en orichalque sur laquelle étaient gravées pour l'éternité – tel un rappel solennel à ceux qui étaient chargés de leur application – les Dix Lois sacrées de l'Atlantide.

Les pans d'un large rideau pourpre s'écartèrent et Acerbas fit son apparition. Immédiatement, les Dix Rois mirent un genou à terre et une main sur le torse pour le saluer. En prenant place sur son trône, Acerbas reconnut ses vassaux les plus loyaux : le colossal Éson, Roi d'Elasipposa, dont le corps couturé de cicatrices témoignait de son courage légendaire ; Macarée de Gadinie, au tempérament aussi fougueux que sa voix était tonitruante ; le sage Marsyas de Mnéseuie et le fidèle Nélée de Diaprépésie. Autour d'eux se tenaient les autres rois, certains alliés de circonstance, d'autres rivaux à peine contenus. Parmi ces derniers, le jeune Damasen de Mestorie se distinguait par son regard calculateur et sa réputation de manipulateur. 

— Une année s'est écoulée depuis notre dernier Conseil, déclara Acerbas après avoir volontairement laissé durer le silence, et vous pouvez être fiers de vous : les récoltes ont été abondantes, les recettes d'impôts conformes à nos estimations et aucune nouvelle épidémie n'a, heureusement, été à déplorer. En vous tous, c'est l'Atlantide tout entière qui est représentée ici. Je suis heureux de constater, en vous regardant, que l'Atlantide n'a jamais été aussi belle, aussi saine et aussi puissante.

Spontanément, Éson prit la parole. C'était un géant qui dépassait tout le monde d'au moins une tête et demie, Acerbas y compris. De multiples cicatrices constellaient son corps et son visage, comme autant de preuves de son courage. Lors du Dernier Assaut, il avait été le seul des Dix Rois à oser sortir de la sécurité de son palais pour combattre aux côtés de son peuple, et cet héroïsme lui valait depuis l'admiration de tous, même de ses détracteurs.

— Tout le mérite de cette prospérité te revient, Acerbas. Depuis que tu l'as pacifié, la quiétude qui règne aujourd'hui sur l'Empire est aussi douce que celle des Premiers Jours, peu après que Poséidon l'eut fait surgir des flots.

En son for intérieur, Acerbas s'étonnait encore d'avoir réussi à mettre un terme aux guerres intestines qui, durant des années, avaient ravagé l'Empire. Mieux que quiconque, il savait que la trêve était fragile. Combien de temps tiendrait-elle encore ?

— C'est pourquoi, Éson, je souhaite que les réjouissances soient inoubliables. Plus encore que la célébration du solstice, plus encore que la commémoration de mon accession au trône, ces festivités doivent avant tout être données en l'honneur du peuple atlante. Où en sont les préparatifs ?

Damasen sortit du rang. Grand et élancé, le dos parfaitement droit, il se déplaçait avec une raideur presque militaire. Ses doigts longs et fins effleurèrent sa petite barbiche soigneusement taillée tandis que son regard intense balayait l'assemblée. Les rois avaient décidé qu'il présenterait le programme des festivités, et de sa voix monocorde, il expliqua à Acerbas les événements organisés en son honneur. Pendant vingt jours, célébrations religieuses, parades militaires, spectacles, jeux et banquets se tiendraient dans toutes les cités de tous les Royaumes. À Poséidopolis, Acerbas s'adresserait à la foule devant le Temple de Poséidon, puis inaugurerait la nouvelle Aquarena. Là se succéderaient courses de rameurs, chasses au crocodile et à l'hippopotame et chorégraphies spectaculaires. Le point d'orgue serait la reconstitution de la gigantesque bataille navale qui opposa jadis la Diaprépésie et l'Azaésie: dix trières grandeur nature, avec à leur bord mille prisonniers armés jusqu'aux dents, s'affronteraient jusqu'à la mort pour recouvrer leur liberté.

— Les préparatifs vont bon train et seront achevés à temps, résuma Damasen. Tout concourt à ce que ces cérémonies soient les plus belles et les plus grandioses que l'Atlantide ait jamais connues. Toutefois...

Marsyas se redressa imperceptiblement. Son regard croisa celui d'Éson, et une même compréhension traversa leurs esprits : ils venaient d'offrir à leur cadet la tribune qu'il cherchait.

— Quelque chose ne va pas, Damasen ? demanda l'Empereur en redoutant ce qui allait suivre. — Je crois qu'en cette période de liesse, un geste de ta part envers mon peuple serait bienvenu.

 

— Tiens donc… Et quel geste ?

Damasen passa une main dans sa petite barbiche afin de se donner une contenance et dissimuler son appréhension, avant de préciser :

— La Mestorie demande officiellement l'autorisation de réexploiter ses mines d'orichalque.

Comme si cette demande était la chose la plus drôle qu'il eût entendue depuis des lustres, Macarée ne put s'empêcher de laisser échapper un rire tonitruant :

— La Mestorie ? Haha ! Ne t'exprimes-tu pas plutôt en ton nom propre, Damasen ? 

— Qu'y a-t-il, cher voisin ? rétorqua immédiatement celui-ci. La perspective de perdre ton monopole t'inquiéterait-elle ?

Macarée, dont tout le monde connaissait le tempérament sanguin, tomba dans le piège. Massif et ventru, avec ses épaules de lutteur et ses bras épais comme des troncs d'arbre, le roi de Gadinie ne faisait jamais rien à moitié. Son visage rougeaud sous sa barbe poivre et sel en broussaille s'empourpra davantage encore. Ne pouvant demeurer sourd à cette provocation, il se leva d'un bond et, de sa voix tonitruante, rugit en tendant le poing :

— Misérable ! Comment oses-tu ? 

— Et toi donc ? rétorqua Damasen en conservant son sang-froid. Tu te moques en insinuant que je cherche à profiter de la situation alors que c'est mon peuple tout entier qui souffre. Dix ans que cet embargo dure, dix ans que la Mestorie est privée de ses richesses à cause de la trahison d'un seul homme ! La colère gronde, cet embargo ne peut plus durer. D'un point de vue purement géographique, les mines se trouvant à cheval entre nos deux Royaumes, ma requête est parfaitement légitime.

Acerbas, qui n'aimait pas la tournure que prenaient les évènements, décida d'intervenir :

— Et nous l'avons tous entendue. Mais je te rappelle que le traité signé avec ton oncle est toujours en vigueur. Quand il a tenté de s'emparer des mines par la force durant la guerre civile, il a perdu tout droit sur elles. Le traité de paix a confié leur exploitation à la Gadinie.

Damasen, qui était bien placé pour le savoir, voulut préciser le fond de sa pensée, mais Acerbas l'en empêcha d'un geste de la main :

— Tu m'obliges également à rappeler que le cuivre des montagnes n'est en aucun cas le monopole de Macarée. Ses sujets ne font que s'acquitter de leur mieux de la tâche que je leur ai confiée. Comme le spécifient les Lois de l'Atlantide, l'orichalque est partagé équitablement entre tous les Royaumes. Nous tous, ici, bénéficions de ses largesses.

L'Empereur défia ses vassaux du regard mais, parfaitement conscients des bienfaits que leur procurait le minerai, aucun n'osa le contredire. Même Damasen, qui pourtant fulminait intérieurement, acquiesça.

— Je suis heureux de vous accueillir de nouveau tous ensemble à Poséidopolis, et je me réjouis d'avance de pouvoir passer ces prochaines semaines en votre compagnie, dit Acerbas en se levant, signifiant ainsi que la réunion était terminée. J'ai moi aussi prévu quelques réjouissances en votre honneur. Phostébor vous en communiquera les détails.

Il fit quelques pas en direction de la sortie puis, comme s'il réalisait avoir oublié quelque chose, se retourna vers celui qui attendait toujours une réponse de sa part :

— Quant à toi, Damasen, même si j'aurais préféré que cette demande se fasse à un autre moment et, surtout, d'une manière moins théâtrale, ta requête a au moins le mérite de nous rappeler une réalité difficile.Le peuple de la Mestorie est aussi mon peuple, et j'ai bien conscience qu'il souffre d'une situation dont il n'est pas responsable. Néanmoins, les traités signés au nom de Poséidon doivent être honorés : telle est la Huitième Loi. Tu comprendras donc que je doive prendre le temps de la réflexion. Je te ferai part de ma réponse dans les prochains jours. D'ici là, profitez tous des joies de la ville et j'ai hâte de vous revoir demain pour le banquet.

V.

 

Posée sur un atoll du Royaume d'Elasipposa, au large de la pointe la plus occidentale de l'Empire, la communauté comptait une soixantaine de petites huttes en bois. Construites sur pilotis et reliées entre elles par des passerelles, elles dominaient les flots cristallins d'une crique aux contours saupoudrés de sable blanc.

L'eau était omniprésente. Douce – un ruisseau terminait sa course sur le rivage – ou salée, elle rythmait chaque instant de leur existence. Il n'était pas rare que les enfants sachent nager avant de faire leurs premiers pas. Comme des générations avant eux, les garçonnets et les fillettes accompagnaient les adultes à la pêche pour apprendre le maniement des filets et les secrets de la plongée en apnée. Ils aidaient aussi leurs parents dans la confection de bijoux à base de nacre et de perles, qui servaient ensuite de monnaie d'échange avec les communautés voisines contre de la viande et d'autres matières premières.

Cette vie humble, bien loin du rythme trépidant de Poséidopolis, n'était pas facile tous les jours. Même si la mer procurait en abondance poissons et coquillages, les conditions demeuraient précaires et le travail épuisant. Malgré le cadre idyllique, comme dans toutes les sociétés humaines, des tensions surgissaient parfois, des conflits éclataient. Hopléus, leur archonte, se devait alors d'intervenir. Il écoutait, conseillait, cherchait toujours une solution satisfaisante pour toutes les parties, mais n'hésitait pas à sévir lorsque la situation l'exigeait. C'était un homme juste et bon, aimé et respecté de tous.

Un grand feu avait été allumé sur la plage. Poéné lâcha la main de ses parents pour se précipiter vers les festivités qui battaient déjà leur plein.

— Tu ne veux vraiment pas de béquilles ?

Magon, qui boitillait derrière sa mère, refusa vivement de la tête.

— Laisse-le donc tranquille, chuchota Hopléus à l'oreille de sa femme. Je crois qu'il est important pour lui, ce soir, de marcher sur ses deux pieds. Regarde…

Deux silhouettes s'approchaient d'eux : Tylos, le meilleur ami d'Hopléus, et sa fille Méludine. Tylos était bâti comme un roc - large carrure, torse épais, épaules massives qui avaient tiré des milliers de filets. Sa barbe grisonnante encadrait un visage buriné par le soleil et le vent marin. Oubliant aussitôt la douleur, Magon bomba le torse et allongea le pas.

— Vous voilà enfin ! s'exclama Tylos avec son habituel enthousiasme.

— Magon a fait la connaissance d'une drôle de sirène, expliqua Hopléus à son meilleur ami pour justifier leur retard.

Le regard de Méludine se posa immédiatement sur le bandage qui enserrait la cuisse de Magon. Tylos éclata de rire.

— Prends garde, mon garçon, professa gravement Tylos. Les sirènes qui vivent sur terre sont parfois plus dangereuses encore que celles qui nagent sous la mer… Ton père en sait quelque chose, haha ! ajouta-t-il ironiquement à l'attention d'Angénora dont les colères étaient célèbres. Venez, tout le monde vous attend !

Le petit groupe rejoignit le reste de la communauté. Une centaine d'hommes, de femmes et d'enfants accueillirent leur archonte et sa famille avec de chaleureuses exclamations. Tandis qu'Hopléus et Angénora félicitaient un jeune couple qui venait d'avoir son premier bébé, Magon et Méludine s'approchèrent du brasier.

— C'est quoi cette histoire de sirène ? lui demanda-t-elle en fronçant les sourcils. 

— Rien de grave. Juste une petite morsure. 

 

— Petite ? On dirait qu'on a essayé de t'arracher la moitié de la jambe… 

 

— C'est plus impressionnant que cela n'en a l'air, s'efforça de dédramatiser Magon tout en se gardant bien de montrer qu'il était ravi qu'elle s'inquiétât pour lui.

 

Jusqu'à tout récemment, tous deux avaient été inséparables. Nés à quelques jours d'intervalle, ils avaient grandi ensemble après que la mère de Méludine fut décédée et qu'Angénora eût pris la fillette sous son aile. De fait, les deux adolescents avaient pratiquement été élevés comme frère et sœur. Ils avaient passé le plus clair de leurs journées ensemble et n'avaient eu, pendant longtemps, aucun secret l'un pour l'autre. Depuis quelques mois, pourtant, leur relation avait changé et Méludine s'était davantage rapprochée des autres filles de son âge, au grand désespoir de Magon qui se surprenait à avoir une boule au ventre quand elle était loin de lui et à sentir son cœur battre un peu plus fort les fois où, plus rarement désormais, elle daignait lui tenir compagnie.

Tout en se saisissant de la brochette de poisson qu'on lui offrait, il observa une nouvelle fois sa voisine à la dérobée. La fille unique de Tylos, jadis frêle comme un roseau, s'était transformée en une ravissante jeune femme aux formes élancées. Ses longs cheveux bouclés, dans lesquels elle avait glissé une jolie fleur d'hibiscus, encadraient son visage aux traits fins. Dans ses yeux dansaient des reflets mordorés, comme deux fenêtres ouvertes sur son âme, qu'elle avait belle et généreuse, et dans lesquelles Magon ne pouvait s'empêcher de se perdre.

Il n'était pas le seul à avoir remarqué cette métamorphose. De nombreux garçons tournaient dorénavant autour de Méludine pour tenter de s'attirer ses faveurs et rien ne lui était plus pénible que de voir sa meilleure amie d'enfance rire à gorge déployée aux plaisanteries d'un autre. Serrant alors les poings, il lui fallait se faire violence pour ne pas corriger l'inconscient qui osait lui voler le premier rôle. Cantonné à celui de spectateur, combien de fois avait-il ainsi souffert en silence ? Mais Magon se vengeait ce soir de la plus belle des manières : alors qu'elle l'avait délaissé ces derniers temps, Méludine était spontanément venue à sa rencontre et c'était à côté de lui, et de lui seul, en cette nuit d'allégresse, qu'elle avait choisi de s'asseoir. Et à en juger par les regards noirs qu'on lui lançait, nombre de ses rivaux auraient rêvé d'être à sa place.

Une fois les salutations terminées, Hopléus vint se placer devant le feu :

 

— Mes amis ! Vous n'ignorez pas que le solstice coïncide cette année avec le vingtième anniversaire de l'accession au trône d'Acerbas et, qu'à cette occasion, celui-ci m'a invité à venir assister aux festivités qui se tiendront bientôt à Poséidopolis. Je partirai donc demain pour la capitale, emportant avec moi toute l'expression de votre loyauté que, si l'occasion se présente, je ne manquerai pas de communiquer à l'Empereur.

Il fit une pause pour reprendre son souffle et, ce faisant, repéra son fils parmi la foule. Une idée qu'il mûrissait depuis quelque temps s'imposa soudain à lui avec évidence.

— N'étant plus de toute première jeunesse, j'ai décidé qu'il était temps de préparer ma succession. C'est pourquoi je souhaite que mon fils Magon m'accompagne dans ce voyage. 

Magon perdit un instant le fil du discours car la main de Méludine venait de se poser sur la sienne. Son cœur s'arrêta d'abord, puis se mit à battre à toute vitesse quand il s'aperçut que ce n'était pas un accident : telles de petites chenilles, les doigts de sa Méludine se promenaient maintenant sur son poignet en faisant s'hérisser tous les poils de sa peau. Soudain, elle le pinça.

— Aïe !

 

Reprenant ses esprits, Magon s'apprêtait à lui rendre la monnaie de sa pièce quand il réalisa qu'un silence complet régnait et que tout le monde le regardait. Son père s'était rapproché de lui :

 

— Magon, acceptes-tu de venir avec moi à Poséidopolis ? 

 

— Hein ? Quoi ? Je… Je…

 

L'adolescent n'en revenait pas. Avait-il bien entendu ? Aller à Poséidopolis, la capitale légendaire, voir de ses propres yeux les merveilles dont on parlait dans tout l'Empire... Et en même temps, la main de Méludine dans la sienne, ses doigts qui avaient osé ce geste si tendre... Méludine lui donna un coup de coude dans les côtes pour l'obliger à sortir de sa stupeur.

— Si la Communauté est d'accord, répondit-il finalement, ce sera bien sûr un immense honneur pour moi que de t'accompagner, père.

Le premier, Tylos leva sa coupe et lança :

— Qu'il en soit ainsi ! Vive Hopléus ! Vive Magon ! Vive notre Roi Éson et vive l'Empereur ! 

— Vive Hopléus ! Vive Magon ! Vive Éson ! Et vive l'Empereur ! répéta-t-on à l'unisson pour entériner cette décision.

Des applaudissements retentirent. Un vieil homme s'empara d'une conque et souffla à pleins poumons à l'intérieur. Quelqu'un d'autre commença à battre la mesure en tapant sur une carapace de tortue et, peu après, la voix d'une femme s'éleva mélodieusement dans les airs. Emportées par le rythme, plusieurs personnes se mirent à danser.

Magon, encore sous le coup de l'émotion, vint trouver Hopléus :

— Merci, père. Mais pourquoi ? 

— L'heure est venue de te préparer à me succéder. À ton âge, moi aussi, j'ai accompagné mon père à la capitale. C'est une expérience qui forge un homme. 

Poéné arriva alors en courant, interrompant la conversation :

— Magon ! Magon ! Viens avec nous !

 

Hopléus fit signe à son fils d'aller s'amuser. Ils auraient tout le temps de poursuivre cette discussion lors de leur voyage. Magon fit donc monter sa petite sœur sur ses épaules et, en clopinant, s'en alla rejoindre ses amis qui l'entourèrent pour le féliciter.

 

— Es-tu bien sûr de vouloir l'emmener ? demanda Angénora à voix basse.

 

— Non... Mais il sera éloigné de la mer pendant quelque temps, et par la même occasion, j'espère que cette expérience lui permettra de mûrir un peu. Moi aussi j'ai eu très peur ce matin, avoua-t-il en lui caressant le visage. Tu es d'accord ?

 

Même si la perspective de voir ses deux hommes partir loin d'elle pendant plusieurs semaines ne l'enchantait guère, Angénora réalisait que c'était là l'occasion idéale de tenir Magon éloigné de la mer quelque temps. Elle approuva donc la décision d'Hopléus, tout en formulant néanmoins un souhait :

 

— Quoiqu'il arrive, promets-moi de ne pas trop le presser. Sous ses allures de jeune homme, notre fils n'est encore qu'un petit garçon…

 

Le rideau noir de la nuit ne tarda pas à recouvrir complètement la plage. On rajouta du bois et le rythme de la musique monta crescendo, faisant virevolter les hommes et les flammes. À l'insu des autres, Magon et Méludine – dont les caresses avaient agi comme le meilleur des antalgiques – se cherchaient des yeux, s'adressaient des sourires, se frôlaient. Quand la nuit fut bien avancée et que Poéné, épuisée, alla se coucher, Méludine jugea que ce petit jeu avait assez duré et, prenant Magon par le bras, elle l'emmena à l'abri des regards indiscrets. Ils escaladèrent les rochers qui protégeaient la baie et s'installèrent face à la mer. Un ange passa. Cette promiscuité, cette intimité, étaient nouvelles. Depuis combien de temps ne s'étaient-ils pas retrouvés seuls tous les deux ? Après de longues secondes, ce fut Magon qui, cette fois-ci, prit l'initiative.

— Tiens, c'est pour toi, dit-il en lui offrant une bourse en cuir.

 

Méludine, surprise, s'en empara et en fit rouler le contenu dans le creux de sa main.

 

— Oh, une perle ! Elle est magnifique ! Merci, c'est gentil...

 

Ce présent inattendu semblait vraiment la ravir. Elle hésita une seconde à lui donner un baiser sur la joue mais se contenta de poser sa tête sur son épaule. Afin de ne pas gâcher ce nouvel élan sentimental, Magon se garda bien de lui préciser que c'était cette petite boule de nacre qui avait failli lui coûter la vie : il avait juste eu le temps de ranger l'huître dans sa besace avant que la murène ne l'attaque. Quelle n'avait pas été sa surprise en l'ouvrant tout à l'heure de découvrir cette magnifique perle à l'intérieur ! Si ce n'était pas un signe du destin…

 

Les longs cheveux de Méludine lui chatouillaient la joue mais, pour rien au monde, il ne les aurait repoussés. Elle sentait bon. Il ferma les yeux. Que devait-il faire ? Passer son bras autour de son cou ? L'embrasser ? Quel imbécile ! Lui qui avait tellement rêvé de ce moment était désormais incapable d'esquisser le moindre geste.

 

— Poséidopolis… Il paraît que c'est incroyable là-bas ! soupira-t-elle d'une voix rêveuse. Que le Temple de Poséidon est si immense qu'on pourrait y loger notre île entière... Que grâce au Grand Canal, des centaines de navires accostent chaque jour avec des trésors venus du monde entier ! Quelle chance tu as !

— C'est vrai, acquiesça Magon qui commençait tout juste à réaliser l'ampleur de tout ce que cette opportunité inespérée impliquait. Mais je pars demain. Et il se peut que je sois absent pendant longtemps…

Sans se départir de son sourire, Méludine se mit debout et fit un pas en arrière afin de se placer dans la clarté bleutée de la lune :

— Je sais, oui... C'est pour ça que nous devons pleinement profiter de cette nuit… murmura-t-elle, mutine, en faisant glisser la bretelle de sa robe.

VI.

 

Profondément contrarié par l'intervention de Damasen, Acerbas renonça au dîner et s'enferma dans l'arrière-pièce de la salle du Conseil qui lui servait de cabinet de travail. Là, les mains derrière le dos, il contempla longuement la carte qui représentait l'Empire sur lequel il régnait depuis maintenant deux décennies.

 L'Atlantide était composée de deux grandes îles principales et d'un chapelet d'autres plus petites disposées tout autour, l'ensemble formant un archipel divisé en Dix Royaumes.

Selon la vision de Poséidon, l'Empire fonctionnait comme un être vivant. Poséidopolis en était la tête, le centre névralgique : un immense réseau de communications terrestres, fluviales et maritimes y acheminait toutes les informations et, une fois par an, quand les Dix Rois venaient rendre compte à l'Empereur de la situation dans leurs Royaumes respectifs, celui-ci arbitrait les débats et prenait les décisions importantes. L'Empire possédait également deux poumons, à savoir les régions agricoles et forestières de l'Amphérie et de la Diaprésie. Et son cœur battait dans la chaîne de montagnes qui se trouvait entre la Gadinie et la Mestorie, d'où l'on extrayait l'orichalque, le précieux métal qui lui conférait son opulence et sa puissance. 

Poséidon, prônant l'unité de l'Empire, avait distribué à chacun de ses fils un territoire et la responsabilité d'en tirer le meilleur parti pour le bien de l'ensemble de leurs sujets. Quand Acerbas avait hérité du trône à l'âge de vingt-trois ans, succédant à un père qui avait régné pendant quarante ans, l'Empire était alors gravement malade. Affaibli par la vieillesse, son père avait en effet perdu toute autorité sur ses vassaux. Sans son arbitrage, les querelles avaient dégénéré en provocations, les provocations en menaces, les menaces en conflits. L'orichalque, déjà, était à l'origine de toutes les convoitises.

Faisant fi d'une des plus importantes Lois de Poséidon – à savoir que toutes les ressources, toutes les matières premières, devaient être mutualisées et réparties équitablement entre tous les Royaumes et Poséidopolis – l'oncle de Damasen avait commencé à s'accaparer en cachette une partie du précieux métal extrait sur ses terres. Et lorsqu'il avait été prêt, il avait attaqué la Gadinie.

Pendant quatre longues années, l'Atlantide avait ainsi été déchirée par des guerres intestines qui l'avaient mise à feu et à sang et qui avaient fait des milliers de victimes. Alors tout juste monté sur le trône, Acerbas avait dû faire montre d'une incommensurable patience pour parvenir à réunir les Dix Rois autour d'une même table afin de tenter de ramener la paix. Malgré son statut, personne ne lui faisait confiance : sa jeunesse, son inexpérience, son refus immuable de prendre parti et d'engager les troupes impériales dans la bataille jouaient en sa défaveur. Acerbas parlait peu, c'était vrai, mais il savait écouter. Et après d'interminables discussions, à grands coups de compromis, il avait réussi à ramener la paix et à faire signer un traité qui mettait fin aux hostilités. 

Comment satisfaire Damasen sans trahir Macarée ? Comment apaiser les tensions sans violer les Lois sacrées ? Il tournait et retournait le problème dans son esprit quand Phostébor, un rouleau de parchemin à la main, traversa la pièce. 

— Pardon, se pressa de dire celui-ci, l'air gêné. Je ne voulais pas déranger l'Empereur. Je me retire...

Acerbas le retint :

— Attends Phostébor. Tout compte fait, il semblerait que l'Empire ait encore besoin de son Empereur. Que penses-tu de la requête de Damasen ?

 

Le Conseiller réfléchit quelques instants :

— Les cérémonies du solstice approchent. Ne seraient-elles pas l'occasion idéale de faire table rase du passé ? Tout l'Empire aura les yeux rivés sur toi.

 

— Certes, mais que fais-tu de la Huitième Loi ?

 

— Tu connais Damasen. Il a hérité d'une situation difficile qu'il vit depuis comme une injustice personnelle. Ce geste symbolique de ta part, qui plus est effectué lors des cérémonies du solstice, le calmerait et le ferait rentrer dans le rang tout en asseyant ton autorité.

 

Comme Acerbas demeurait silencieux, Phostébor poursuivit son raisonnement :

 

— Abréger n'est pas abroger. Afin de ne pas donner l'impression de transgresser les Lois, la levée de l'embargo pourrait ne pas être effective immédiatement…

 

Les arguments étaient pleins de bon sens, la proposition habile. Mais, si Acerbas avait réussi à réunifier l'Atlantide autour de sa personne, c'était justement parce qu'il s'était toujours interdit de prendre des décisions spontanées.

 

— Tes conseils me sont toujours d'un éclairage précieux. Je te remercie, Phostébor, dit-il en regagnant ses appartements privés.

 

Quand Acerbas eut quitté la pièce, Phostébor demeura immobile quelques instants. Puis, lentement, il balaya la carte de l'Atlantide des yeux. Son regard s'arrêta sur les frontières de la Mestorie, sur les montagnes qui regorgeaient d'orichalque. Un sourire satisfait étira ses lèvres. Une fois de plus, il était heureux de ne pas être passé par là totalement par hasard.

VII.

 

Hopléus avait décidé de partir tôt le matin avec la marée descendante. Malgré l'intensité des festivités de la veille – les cendres du grand feu allumé sur la plage fumaient encore –, tous les membres de la communauté se rassemblèrent sur la grève pour souhaiter bon voyage à leur archonte et à son fils. En plus du sac de toile contenant leurs tenues pour la cérémonie et le précieux présent qu'ils auraient, peut-être, l'honneur d'offrir en mains propres à l'Empereur, on leur remit un panier rempli de victuailles et deux amphores d'eau potable pour la traversée.

— Si nous voulons profiter de la marée descendante, il faut y aller, annonça Hopléus qui voyait déjà s'embuer les yeux d'Angénora.

Tout en étreignant sa petite sœur et sa mère, qui lui fit promettre de ne pas quitter son père d'une semelle, Magon chercha une dernière fois Méludine parmi la foule. Mais il ne la vit nulle part.  Incapable de chasser de son esprit la nuit magique qu'il venait de vivre, il détacha l’embarcation et, le cœur serré, sauta à l'intérieur. Des vivats retentirent derrière eux – il reconnut la voix puissante de Tylos parmi les autres. Le vent s'engouffrait déjà dans les voiles, les poussant rapidement vers le large. Le spectacle était magnifique – le soleil semblait littéralement surgir de l'océan, embrasant les eaux et les cieux de toutes les nuances de jaune, d'orange et de rouge – mais Magon n'y prêtait aucune attention puisque chaque nouveau mètre parcouru l'éloignait un peu plus de Méludine..

— Tu as l'air bien soucieux... Aurais-tu déjà perdu le goût de l'aventure ?

Magon répondit par un sourire peu convaincant qui ne dupa pas Hopléus. L'archonte savait parfaitement ce qui tracassait son fils. Il se tut pourtant encore un peu, le temps de se concentrer sur le franchissement de la passe qui séparait le lagon de l'océan. Et ce ne fut que lorsque les eaux noires remplacèrent les eaux claires et qu'il eut mis le cap à l'ouest, qu'il jugea le moment opportun pour briser le silence :

— Je suis allé voir Tylos tout à l'heure afin de lui donner mes dernières instructions. J'y ai vu Méludine, elle avait l'air aussi mélancolique que toi. Elle m'a chargé de te remettre ceci…

La vue du bracelet de coquillages délicatement tressé que son père sortit de sa poche illumina aussitôt le visage de Magon. L'adolescent s'empara du bijou avec précaution, comme s'il s'agissait de la chose la plus fragile du monde, et le passa délicatement autour de son poignet. Devant son sourire radieux, Hopléus ne put s'empêcher d'éclater de rire :

— Ah ! N'en déplaise à ta mère, on dirait bien que tu n'es plus un petit garçon, mon fils ! Réjouis-toi : c'est un long et merveilleux voyage qui commence. Profites-en au maximum, car j'ai l'impression que quelqu'un attend ton retour avec impatience... et qu'elle voudra un récit très détaillé de tes aventures !

Magon serra le bracelet contre son cœur. Pour la première fois depuis leur départ, il tourna son regard vers l'horizon. Quelque part, au-delà de l'océan qui s'étendait devant eux, se trouvait Poséidopolis, la légendaire capitale de l'Empire. Une nouvelle vie l'attendait là-bas, mais pour l'instant, ses pensées voguaient encore vers l'atoll qu'ils venaient de quitter, vers une jeune fille aux cheveux ornés d'hibiscus qui, peut-être, contemplait elle aussi le même horizon.

VIII.

 

Sur la plage, Angénora resta longtemps à regarder le bateau s'éloigner. Quand elle ne vit plus que la mer vide et l'horizon désert, elle s'essuya les yeux et, afin de se changer les idées, elle proposa à Poéné de lui faire des tresses. Une fois de retour à la cabane, Angénora fit asseoir sa fille devant elle et commença à lui brosser les cheveux.

— Maman ? Pourquoi Papa et Magon sont partis, déjà ? demanda-t-elle dans un dernier sanglot.

— Je te l'ai déjà expliqué. Ils se rendent dans la ville de Poséidon pour participer aux grandes cérémonies du solstice.

— Mais nous aussi on va faire une fête pour ça. Ils auraient pu rester ici, avec nous...

— Oui, c'est vrai. Mais comme cela fait très longtemps qu'il est monté sur le trône, l'Empereur a décidé cette année d'inviter plusieurs archontes de son Empire. Ton père fait partie de ceux qui ont été choisis, il se devait donc d'y aller. Et il a proposé à ton frère de l'accompagner. C'est un très grand honneur.

 

Poéné parut satisfaite de la réponse. Pourtant, dès qu'Angénora commença à lui brosser les cheveux pour les démêler, elle ajouta :

— Maman, c'est quoi un soltice ?

— Un solstice, ma chérie. On appelle solstice le jour le plus long ou le plus court de l'année. Il y a le solstice d'été et le solstice d'hiver. Poséidon créa l'Atlantide le jour du solstice d'été. Il fit surgir l'archipel des eaux, éleva les montagnes, creusa le lit des rivières et peupla les terres de plantes et d'animaux.

 

— Et après ? demanda Poéné, les yeux brillants.

 

— Ensuite, il fit jaillir, sur une colline dominant une vallée, deux sources : l'une d'eau froide et l'autre d'eau chaude. Ayant eu onze fils, il les réunit et fit de l'aîné l'Empereur de l'Atlantide, gardien de l'unité de son domaine. Il partagea ensuite le pays en Dix Royaumes qu'il confia à la protection de ses dix autres fils. En son honneur, l'Empereur et les Dix Rois décidèrent de bâtir à sa gloire, sur les hauteurs de cette colline, la plus grande et la plus somptueuse de toutes les villes du monde, à laquelle ils donnèrent le nom de Poséidopolis. Depuis ce jour, on célèbre le solstice d'été en l'honneur de Poséidon et de la naissance de l'Atlantide.

 

Poéné se tourna vers sa mère, un peu sceptique :

 

— Il a vraiment fait tout ça, Poséidon ?

 

Angénora sourit :

 

— C'est ce que nos ancêtres nous ont transmis, Poéné. Mais peu importe : c'est une belle histoire, non ?

 

Poéné hocha la tête, visiblement satisfaite, et se laissa bercer par les gestes tendres de sa mère qui continuait de tresser ses cheveux. Dehors, le soleil montait dans le ciel et les bruits familiers du village reprenaient peu à peu. La vie continuait, mais pour Angénora, quelque chose manquait. Elle ne serait vraiment tranquille que lorsque ses deux hommes seraient de retour.

IX.

 

Les deux sources coulaient en abondance depuis les jardins du Temple de Poséidon, situé au sommet de la colline qui dominait la ville. Celle d'eau froide sortait des bouches de cinq hippocampes majestueux, qui ornaient une jolie fontaine de marbre blanc, avant d'être distribuée dans tout Poséidopolis pour étancher la soif des hommes, des plantes et des bêtes. 

Celle d'eau chaude jaillissait de terre à gros bouillons quelques mètres plus loin au milieu d'un bassin entouré de bougainvilliers.

Ses vertus thérapeutiques avaient très vite attiré l'attention des premiers médecins de Poséidopolis et, sur leur impulsion, des établissements thermaux furent ainsi construits dans tous les quartiers de la ville. Le plus grand d'entre eux pouvait accueillir trois mille visiteurs en même temps et bénéficiait de toutes les installations modernes. Ainsi, outre les multiples bassins d'eau chaude, tiède ou froide, tous ornés de fresques finement décorées, il y avait une grande piscine en plein air, et il était possible de se faire masser ou de pratiquer diverses activités sportives, comme la lutte ou l'athlétisme. 

Acerbas s'y rendait quotidiennement en personne pour y faire ses ablutions. La présence de l'Empereur à leurs côtés honorait les plus humbles de ses sujets qui, impressionnés, se contentaient généralement de le saluer de loin tandis qu'il s'entretenait avec les plus illustres philosophes, ingénieurs, astronomes ou artistes de la cité. Ce jour-là pourtant, Acerbas avait décliné la compagnie d'Éson, qui s'était proposé de l'accompagner : il voulait réfléchir seul, avant la nouvelle réunion avec les Rois prévue l'après-midi même.

Malgré le long massage qu'il venait de recevoir, la douleur qui lui élançait le cou depuis la veille persistait. Parfois, ces tensions dégénéraient en véritables crises : migraines violentes, vertiges, voire de brefs évanouissements. Les médecins n'avaient jamais su en expliquer clairement l'origine. D'un signe, il demanda à ses trois gardes du corps de lui ménager un peu d'intimité et s'immergea dans un bain très chaud. La chaleur apaisait ses muscles, calmait un temps les élancements, mais il savait pertinemment que le mal était psychosomatique.

Lorsqu'il avait enfin réussi à mettre un terme à la Grande Guerre, vingt ans plus tôt, Acerbas n'avait pas hésité un seul instant avant de jeter lui-même Cécrops, le Roi de Mestorie de l'époque, dans le bassin des requins impériaux pour le punir d'avoir plongé l'Empire dans le chaos. La couronne était alors revenue à Ilissos, un cousin de Cécrops qui, pendant les combats, était toujours resté fidèle à l'Empire. Afin de ne pas laisser l'attaque contre la Gadinie impunie, Acerbas avait imposé à Ilissos un embargo interdisant à la Mestorie d'exploiter ses propres mines d'orichalque pendant une période de trente ans. À la mort d'Ilissos, trois ans plus tôt, c'était Damasen, son fils unique, qui lui avait succédé - un jeune roi au règne encore fragile et qui devait dorénavant assumer devant les habitants de la Mestorie les conséquences d'une punition sévère qui ne le concernait absolument pas mais qui courait encore sur les deux prochaines années.

Ainsi que le lui avait fait remarquer Phostébor la veille, l'anniversaire de son accession au trône n'était-il pas l'occasion idéale pour Acerbas de faire enfin table rase du passé ? Les conditions semblaient réunies – la symbolique des célébrations, l'embargo qui arrivait de toute manière bientôt à son terme – mais sans vraiment parvenir à s'expliquer pourquoi, Acerbas hésitait toujours. Il lui faudrait pourtant bientôt donner une réponse à Damasen.

Acerbas en était plongé dans ses réflexions quand un violent sentiment d'isolement l'envahit brusquement. Il était l'Empereur, personne d'autre en Atlantide n'était autant entouré que lui mais, depuis le décès de son épouse, il n'avait jamais eu l'impression d'être aussi seul. Certes, il avait Phostébor. Il avait aussi Éson, Marsyas et Macarée. Il pouvait même, en un claquement de doigts, faire venir auprès de lui les esprits les plus brillants de Poséidopolis mais, aux yeux de toutes ces personnes, il n'en demeurait pas moins l'Empereur. Et à cause de son statut, personne ne lui parlait avec la même honnêteté que Salmacis, c'est-à-dire sans se soucier le moins du monde de froisser son amour-propre.

Sur sa droite, arriva alors un homme dans la force de l'âge qu'Acerbas avait déjà aperçu auparavant. Il se déplaçait avec difficulté, le regard vague, s'appuyant régulièrement sur les murs et les colonnes des thermes pour reprendre son souffle. Acerbas l'observa passer devant son bassin, sans lui accorder le moindre regard, et se diriger vers un banc de pierre installé sous une tonnelle, un peu à l'écart des autres visiteurs. L’Empereur ne tergiversa pas longtemps. L'homme semblait isolé, discret - peut-être pourrait-il enfin parler librement. La tentation était trop grande, l'occasion trop belle. 

Il sortit de l'eau, demanda à ses gardes du corps de rester en retrait et, une serviette autour de la taille, se dirigea lentement vers l'individu afin de ne pas l'effrayer.

— Je peux me joindre à toi, l'ami ?

Pour toute réponse, l'homme hocha la tête et se décala un peu sur sa gauche. Acerbas s'assit à côté de lui en essayant de demeurer le plus naturel possible.

— Tu viens régulièrement ici, n'est-ce pas ?

— Dès que j'en ai les moyens... Tu m'excuseras si, pour ma part, c'est la première fois que je te remarque.

Acerbas rit. Son voisin ne manquait manifestement pas d'esprit.

— Je m'appelle Avonogas. Et toi ?

— Ace… Asepos...

— Que fais-tu donc dans la vie quand tu ne viens pas prendre du bon temps aux thermes, Asepos ?

Combien de fois Acerbas ne s'était-il pas posé cette question ? Si le destin ne l'avait pas fait asseoir sur le trône de l'Atlantide, quelle vie aurait-il menée ? Il regarda ses mains qui n'avaient jamais touché un seul outil de leur vie.

— Je… Je construis des bateaux. J'ai un petit atelier près du Grand Canal.

— Voilà une bien belle manière de servir Poséidon. Si un jour tu cherches quelqu'un pour t'aider à couper du bois, tu sais désormais où me trouver.

Acerbas rit pour la seconde fois d'affilée, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Décidément, cet homme lui plaisait.

— En parlant d'associé, comme tu m'as l'air d'être un homme sage, puis-je te demander un conseil ?

— Je ne sais pas si je pourrai te répondre, mais je peux toujours t'écouter.

— Voilà, j'ai un problème. Mon voisin est aussi un constructeur de bateaux, nous avons jadis longtemps collaboré jusqu'à ce qu'un... différend nous éloigne, il y a quelques années de cela.

— Que s'est-il passé ?

— Il... Il a contacté dans mon dos mon plus gros client en lui proposant une réduction non négligeable contre l'exclusivité de ses commandes. Fort heureusement pour moi, mon client était fidèle et m'a averti du mauvais tour que mon voisin essayait de me jouer.

Acerbas réfléchit quant à la suite à donner à son histoire. L'improvisation n'avait jamais été son fort.

— J'ai bien sûr immédiatement arrêté de travailler avec lui. L'histoire s'est ébruitée, sa réputation en a pris un coup et, très vite, ses affaires ont commencé à péricliter. Ayant déjà de multiples dettes à droite et à gauche, comme personne ne voulait plus lui avancer de l'argent, mon voisin est un jour revenu me trouver pour me supplier de lui accorder un prêt qu'il s'engageait à me rembourser avec de généreux intérêts. Cet homme avait longtemps été mon ami et, même s'il m'avait trahi, je savais qu'il était un excellent artisan. J'ai donc accepté. Avec l'aide de son fils aîné, il s'est racheté une conduite, a redoublé d'efforts et a commencé à se sortir la tête de l'eau tout en me remboursant au fur et à mesure la somme qu'il me devait.

Acerbas s'arrêta pour vérifier que l'homme l'écoutait toujours, ce qui était manifestement le cas puisque celui-ci hochait la tête tout en fixant un point à l'horizon. Il reprit :

— Malheureusement, quelques mois plus tard, mon voisin est tombé gravement malade et c'est son fils qui a repris la relève. Celui-ci est justement venu me trouver hier pour me demander d'oublier le paiement des intérêts. Il considère en effet que son père a déjà suffisamment remboursé sa dette et il ne veut pas continuer à se tuer à la tâche pour une promesse dont il n'est pas responsable. Voilà pour le contexte. D'un côté, mon cœur me dit d'oublier toute cette histoire, ma dette a effectivement été remboursée et mes affaires sont tellement florissantes que je n'ai pas besoin de ces intérêts. D'un autre...

— Si tu l'aides, quelle assurance as-tu que, à la première occasion, le fils de ton voisin ne te volera pas lui non plus tes clients ?

— Aucune. C'est un homme... colérique et imbu de sa personne en qui je n'ai aucune confiance. C'est surtout pour sa famille que j'ai de la peine, outre son père malade il a aussi une épouse et un enfant en bas âge à charge.

L'homme demeura longuement silencieux, puis dit :

— Hmmm… Je n'ai pas besoin de mes yeux pour voir que tu es un homme bon et que le dilemme qui te ronge est sincère. Le problème n'est pas entre le fils de ton voisin et toi, mais entre le fils de ton voisin et ton voisin. C'est lui qui a choisi de contracter ce prêt en connaissance de cause, malgré le mauvais tour qu'il t'avait joué. Et tu as été bien bon d'accepter, à ta place je crois que je l'aurais volontiers envoyé paître. Tu n'as rien à te reprocher : un contrat a été signé, le contrat doit maintenant être honoré. Si le fils de ton voisin a du mal à nourrir sa famille, c'est à lui et à lui seul de trouver une solution. C'est une question de principe. Que penses-tu qu'il ferait, à ta place ? En lui faisant cette faveur, il perdra tout le respect et la considération qu'il a aujourd'hui pour toi en étant ton débiteur. De nombreuses personnes prennent malheureusement la générosité comme une forme de faiblesse.

Acerbas s'apprêtait à rétorquer quelque chose quand l'homme ajouta :

— Les hommes sont insatiables. Quelqu'un qui a obtenu ce qu'il voulait en voudra toujours plus. Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour lui. En ne lui annulant pas son prêt, tu offres au fils de ton voisin une belle leçon d'humilité. S'il est aussi colérique et imbu de sa personne que tu le décris, une fois qu'il t'aura remboursé tout ce qu'il te doit, grâce à tous les efforts et les sacrifices que cela lui aura coûtés, cet homme ressentira le sens du devoir accompli. Il en ressortira grandi et deviendra, peut-être, quelqu'un de meilleur.

Pour la première fois depuis qu'il était assis auprès de lui, Acerbas s'autorisa à regarder son voisin au visage. Celui-ci venait enfin de mettre les mots justes sur ce qui le tracassait tant. Son intention, en effet, n'était pas de faire souffrir inutilement Damasen et tous les habitants de la Mestorie. Son but était de donner une leçon à son vassal, et par la même occasion aux autres Rois, afin d'éviter que l'histoire ne se répète. La générosité n'avait rien à voir là-dedans. Malheureusement, oui, les habitants de la Mestorie allaient encore souffrir pendant deux ans et Damasen allait certainement en prendre ombrage mais, ce qui comptait avant tout, c'était que la parole de l'Empereur ne devait souffrir d'aucune contestation, d'aucun compromis, et que toute tentative de déstabilisation de l'Empire devait être sévèrement punie. C'était à ce prix que l'équilibre de l'Atlantide avait une chance de perdurer.

L'esprit désormais apaisé, Acerbas remercia l'homme pour son bon conseil et prit congé. Avant de quitter les thermes, l'Empereur n'oublia néanmoins pas de convoquer le directeur afin de lui ordonner, à partir de ce jour, de laisser entrer gratuitement et d'accorder les plus grands égards à l'aveugle avec lequel il venait de s'entretenir.

X.

 

Portés par une brise favorable, ils filaient à vive allure. Derrière eux, le petit atoll avait complètement disparu et le cœur de Magon se contracta un peu plus quand il réalisa véritablement que, pour la première fois de sa vie, il ne dormirait pas cette nuit dans son hamac, entouré de sa mère et de sa sœur. Instinctivement, il serra de nouveau le bracelet de Méludine dans le creux de sa main.

À côté de lui, le regard fixé sur l'horizon, Hopléus manipulait habilement les cordages qui permettaient de diriger la voile. Depuis plusieurs heures qu'ils naviguaient, il n'avait pas consulté une seule fois la carte, connaissant la route par cœur. , sachant parfaitement dans quelle direction aller. La barbe et les cheveux au vent, le visage concentré, les muscles tendus sur les cordages, Hopléus dégageait une assurance incroyable, il paraissait insubmersible. Magon était fier de faire ce voyage en sa compagnie.

— Merci...

— Pourquoi ?

— Nous savons tous les deux que c'est Eridan qui aurait dû être ici, pas moi.

L'espace d'un instant, le visage d'Hopléus se rembrunit mais il se reprit aussitôt :

— Ton frère se tient désormais aux côtés de Poséidon et, toi, tu te tiens auprès de moi. C'est ainsi, il ne faut surtout pas te sentir coupable. C'est toi, maintenant, mon successeur, et je sais que tu sauras t'en montrer digne. D'ailleurs, c'est à ton tour de prendre la barre.

Ils échangèrent leurs places en silence, tous deux se remémorant à sa façon Eridan, le premier fils d'Hopléus et d'Angénora, qu'une maladie avait emporté trois ans plus tôt. Magon s'efforça de se souvenir du visage de son frère aîné mais ses traits, malheureusement, s'effaçaient chaque jour un peu plus et, malgré ses efforts, il n'en conservait plus qu'une image indistincte. Mais ce qui restait intact,Ce qu'il ne pouvait oublier, par contre, c'était ce grand rire communicatif, reconnaissable entre mille, qui résonnait toujours dans ses oreilles aussi clairement que s'il l'avait entendu la veille.

— Combien de fois es-tu allé à Poséidopolis ?

— Je ne me souviens pas du nombre exact... Mais ma dernière visite remonte à loin, c'était juste avant la naissance de ta sœur. Je suis curieux de voir combien la ville a changé. Acerbas est un bâtisseur, il a sans doute lancé de nombreux autres chantiers.

— Tu crois qu'on aura la chance de le rencontrer ?

— Je ne peux pas te le promettre avec certitude car c'est un homme très occupé mais, avec un peu de chance, je dirais que c’est possible, oui.

— J'ai hâte de le voir, même de loin. Quelle vie passionnante il doit avoir !

Hopléus sourit, heureux de voir que, passées les premières minutes de tristesse, son fils se laissait peu à peu gagner par l'excitation. Lui aussi était heureux de faire ce voyage en sa compagnie. Ces prochaines semaines allaient les rapprocher, les souder comme jamais. Hopléus avait toujours envisagé ce périple en solitaire mais l'accident avec la murène lui avait rappelé combien la vie était fragile. Et au final, peut-être était-ce mieux ainsi : il y avait des secrets que Magon était dorénavant en âge d'apprendre, et de comprendre.

Hopléus observa le soleil puis rectifia un peu la position des mains de son fils afin de garder le bon cap :

— Chacun mène la vie qu'il doit mener. Ta vie est différente de celle de l'Empereur mais cela ne signifie pas qu'elle en a pour autant moins de valeur. Je suis persuadé que, de temps en temps, l'Empereur aimerait volontiers échanger sa vie contre la tienne...

Magon éclata de rire. Son père était de loin l'homme le plus intelligent qu'il connaissait mais cela ne l'empêchait pas, parfois, de dire d'énormes bêtises :

— Ah ! Acerbas vit dans le plus beau des palais dans la plus belle de toutes les villes ! C'est le plus puissant des hommes, l'héritier de Poséidon ! Pourquoi donc voudrait-il abandonner tout cela pour prendre ma place, lui qui a tout et moi qui n'ai rien ?

Hopléus sourit mais ne répondit rien, les yeux perdus vers l'horizon où le soleil commençait sa lente descente. Il y avait tant de choses que son fils devait encore apprendre sur le poids des couronnes.

À suivre...

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