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Et si l'homme le plus riche du monde décidait de consacrer toute sa fortune... à sauver la

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Un nouvel épisode chaque dimanche !​

1.

Le barrage de Nam Sai se dressait au cœur des montagnes laotiennes, élégant dans sa sobriété : une ligne épurée de béton clair qui tranchait le vert dense de la forêt tropicale et les versants gris qui l'encadraient. La lumière du matin se réfléchissait sur sa surface en scintillant. Tout, autour, semblait réglé avec une précision rassurante : les drapeaux alignés, la scène dressée au millimètre, les ingénieurs concentrés, les officiels souriants, les caméras déjà braquées vers le pupitre.

On avait dompté la rivière, canalisé sa colère, promis qu'elle deviendrait énergie, lumière, progrès. À cette heure-là, personne ne parlait de risque. Personne ne levait les yeux vers la crête sombre, en amont, où la terre gorgée d'eau retenait son souffle.

Et Victor Landen, debout devant le micro, costume italien impeccablement coupé, croyait encore – sincèrement – que tout cela avait un sens.

À soixante ans, il incarnait ce que le capitalisme mondial avait de plus séduisant. Cheveux argentés soigneusement coiffés, traits encore beaux malgré les rides qui creusaient légèrement son front et les coins de ses yeux, il dégageait cette autorité naturelle des hommes habitués à être écoutés. Sa silhouette élancée, entretenue par des sessions de tennis hebdomadaires et une discipline de fer, lui donnait une allure juvénile que démentait la gravité de son regard gris acier. C'était un visage fait pour les couvertures de magazines économiques, pour les estrades de Davos, pour rassurer les actionnaires et séduire les journalistes.

Victor Landen était l'homme le plus riche du monde. Premier à avoir franchi la barre des 800 milliards de dollars, sa fortune frôlait désormais les 850 milliards selon les dernières estimations de Forbes. Le premier candidat crédible au titre de trillionnaire. Un empire bâti méthodiquement, sans éclat inutile : télécommunications, câbles sous-marins, satellites, data centers, intelligence artificielle logistique. Landen Tech ne vendait pas de services. Il possédait l'infrastructure.

Malgré la chaleur poisseuse, saturée d'humidité, Victor ne transpirait pas. Victor Landen ne transpirait jamais, du moins pas quand le monde entier le regardait. Il connaissait ce moment par cœur. Il l'avait vécu des dizaines de fois, sur tous les continents, devant des publics différents mais toujours animés de la même attente : qu'il parle, qu'il rassure, qu'il promette.

 

— Monsieur Landen, nous sommes prêts, dit une voix à son oreille.

Il se tourna vers Tessa, son assistante. Elle tendait une tablette, l'air tendu, le doigt pressé sur l'oreillette.

— Tout est en place ? demanda Victor d'une voix calme.

— Le ministre de l'Énergie est ravi de son cadeau, la presse internationale est connectée, et le cours de l'action a pris 1,2 % rien que sur les images de drone de ce matin. C'est un triomphe, Victor.

— Ce n'est pas un triomphe, Tessa. C'est l'avenir, rectifia-t-il avec malice.

Il s'avança vers le pupitre dressé sur l'estrade marqué du logo de Landen Tech. Sur sa gauche, près des écrans de contrôle, un jeune ingénieur en polo blanc jetait des coups d'œil nerveux à sa tablette, le front plissé. Victor ne le remarqua pas. Les caméras pivotèrent. Les journalistes levèrent leurs micros. Le ministre laotien, assis au premier rang dans un costume trop large, se redressa sur sa chaise.

Victor prit une inspiration. Le silence se fit.

— Mesdames et Messieurs, commença-t-il en anglais, nous sommes réunis ici pour célébrer bien plus qu'une simple inauguration.

Il leva la main vers la structure massive.

— Ce barrage n'est pas qu'un ouvrage d'ingénierie. C'est une alliance possible entre la technologie et l'humanité. Entre la croissance et la responsabilité.

Sa voix, amplifiée, résonnait contre la paroi. Il laissa son regard balayer l'assemblée, puis se perdre vers l'horizon, là où la rivière serpentait vers les villages en aval. Il pointa du doigt la vallée en contrebas, verdoyante et paisible.

 

— Regardez autour de vous. Cette nature que nous avons préservée. Ces communautés que nous avons accompagnées. Nous n'avons pas imposé ce projet : nous l'avons construit avec vous, pour vous.

 

Un mensonge poli, enrobé de bonnes intentions. Victor le savait. Quelques familles avaient été déplacées. Des hectares de forêt avaient disparu sous les eaux. Mais c'était le prix à payer, non ? Le prix du progrès. Et puis, les compensations avaient été généreuses. Les rapports d'impact, validés.

— Pendant trente ans, Landen Tech a construit l'invisible : les câbles qui relient les continents, les satellites qui cartographient la Terre, les algorithmes qui font tourner l'économie mondiale. Nous avons bâti les fondations du monde numérique. Mais aujourd'hui, nous construisons le visible. Des infrastructures que les gens peuvent voir, toucher, dont ils peuvent mesurer l'impact direct sur leur vie.

Il se tourna un instant vers le barrage, puis reporta son attention vers la foule.

— Chez Landen Tech, nous avons toujours cru que le progrès devait être maîtrisé. Qu'il devait servir l'homme, et non l'inverse. Nous ne construisons pas des murs. Nous construisons des ponts vers un monde décarboné.

Il marqua une nouvelle pause, cherchant les mots justes pour conclure. Il voulait quelque chose de fort, quelque chose qui marquerait les esprits.

— Antoine de Saint-Exupéry disait : « Nous n'héritons pas de la Terre de nos ancêtres, nous l'empruntons à nos enfants. » Aujourd'hui, nous leur rendons un peu de ce que nous avons emprunté. Nous leur rendons l'espoir. Nous leur rendons un avenir.

Il écarta les bras dans un geste d'ouverture.

— Et cet avenir, Mesdames et Messieurs, commence ici. Maintenant. Avec vous.

Un applaudissement poli s'éleva. Il inclina légèrement la tête. Le ministre laotien prit la parole à son tour. Victor écoutait d'une oreille distraite, observant la foule, les visages souriants, les drapeaux qui claquaient dans le vent chaud. Sur sa gauche, l’ingénieur leva brusquement la tête, comme frappé par une évidence tardive.  Il fit un pas vers la régie, agita sa tablette, parla trop vite, lâcha quelques mots techniques à un collègue qui secoua la tête sans comprendre.  Il tenta d’attirer l’attention d’un supérieur, mais celui-ci lui tourna le dos pour faire bonne figure devant la caméra.

 

Victor, lui, souriait toujours. Il était dans son élément. Maître du monde.

 

Soudain, un tintement cristallin se fit entendre. Sur la table des officiels, au premier rang, un verre d'eau venait de vibrer contre sa soucoupe. Une vibration infime, presque musicale. Puis une deuxième. L'eau dans les carafes se mit à trembler, formant des cercles concentriques. Le sol, sous l'estrade en teck, se mit à bourdonner.

 

— Qu'est-ce que…

 

Victor chercha Tessa du regard. Elle porta instinctivement la main à son oreillette. Son visage se vida de son sang.

 

— Victor, murmura-t-elle. Code Noir.

 

Le grondement s'amplifia. Ce n'était plus une vibration. C'était un hurlement qui venait des entrailles de la terre. Victor pivota vers la montagne. Et il vit.

 

Là-haut, sur la crête sombre qui dominait le barrage, la forêt bougeait. Un pan entier de la montagne se détachait, d'abord avec une lenteur presque majestueuse, puis de plus en plus vite. Des milliers de tonnes de terre, de roches, d'arbres arrachés, glissaient vers le réservoir dans un mouvement inexorable.

 

— Oh mon Dieu, souffla quelqu'un.

 

L'estrade se vida en quelques secondes. Les invités bondirent de leurs sièges. Le ministre laotien hurlait dans son téléphone. Les caméras pivotèrent vers la montagne, captant en direct l'impensable, ce qui allait devenir l'une des images les plus diffusées de l'année. Victor, pour sa part, resta figé, les mains agrippées au pupitre. Il regardait, impuissant, la catastrophe se dérouler devant ses yeux.

 

La masse de terre et de roches percuta le réservoir avec une violence inouïe. L'eau explosa en un geyser colossal, puis retomba en vagues concentriques qui déferlèrent dans toutes les directions.

 

La première vague se cabra, monta brutalement contre la paroi, projetant un mur d'embruns qui retomba en pluie lourde sur l'estrade. Mais l'ouvrage tint, l'espace d'un souffle.

 

Victor comprit alors, sans pouvoir encore le formuler, que le danger ne venait pas vers eux.

 

Il venait d'en bas.

 

L'estrade, perchée sur la crête, resta hors d'atteinte.

 

Mais sous leurs pieds, quelque chose cédait déjà.

 

Le barrage ne lâchait pas vers eux.

 

Il s'ouvrait en contrebas.

 

Le béton hurla. Une fissure courut le long du flanc droit, puis se ramifia en un réseau chaotique. En quelques secondes, le flanc entier s'effondra dans un rugissement de fin du monde.

 

L'eau ne coula pas. Elle se rua. Un mur liquide de quinze mètres de haut avala la vallée. Victor vit les maisons du village disparaître. Il vit les arbres arrachés comme des brindilles. Il vit des silhouettes minuscules tenter de fuir, avant d'être effacées par l'écume brune.

 

Tout cela en moins d'une minute.

 

Autour de lui, c'était le chaos. Les gens criaient, couraient vers les voitures. Les hélicoptères de presse décollaient dans un vacarme assourdissant. Les gardes du corps de Victor le tiraient par le bras.

 

— Monsieur ! Monsieur, il faut partir ! MAINTENANT !

 

On le traîna jusqu'à l'hélicoptère. On le poussa à l'intérieur. Les pales fouettèrent l'air chargé de poussière. Alors que l'appareil s'arrachait du sol, il colla son visage au hublot. Il vit le barrage éventré. Le réservoir vidé. La vallée transformée en linceul de boue.

 

L'hélicoptère s'éloigna, laissant derrière lui le grondement de l'eau et les cris des survivants. Le silence retomba dans la cabine. Personne n'osait parler. Victor regardait par le hublot, le visage vidé de toute expression.

 

Sous eux, le bassin continuait de se noyer. L'eau brune charriait des débris : des toits, des meubles, des corps.

 

Victor ferma les yeux. Mais les images restaient, gravées derrière ses paupières.

 

L'avenir commençait aujourd'hui.

 

Et il ressemblait à un cauchemar.

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