top of page
Et si l'homme le plus riche du monde décidait de consacrer toute sa fortune... à sauver la

Feuilleton gratuit

Un nouveau chapitre chaque dimanche !​

2.

Le monde avait changé de couleur.

Une heure plus tôt, la vallée était une symphonie de verts émeraude, de bleus profonds et de l'ocre chaud de la terre battue, une carte postale, une promesse de vie luxuriante. Maintenant, tout était brun. Une nappe sale de limon et de débris avait tout recouvert, tout avalé, tout uniformisé.

Le village n'avait pas été englouti d'un seul bloc, comme un jouet qu'on plonge au fond d'une baignoire. Il avait été démonté, déchiré, arraché pièce par pièce, puis recraché plus loin, dans une confusion de terre et de bois.

L'hélicoptère se posa dans un champ boueux à trois kilomètres de la zone dévastée. Victor Landen descendit avant même que les pales ne s'immobilisent complètement. Ses chaussures italiennes, en cuir souple cousu main, s'enfoncèrent aussitôt dans une vase gluante mêlée d'huile de moteur et de limon.

La rivière n'était plus une rivière. C'était une cicatrice brune qui serpentait entre les pentes, charriant des troncs, des tôles, des morceaux de toit, des meubles retournés.

Autour de lui, le chaos s'organisait déjà. Des soldats laotiens déchargeaient du matériel médical des véhicules de secours ainsi que des tentes de fortune et des générateurs.

Un homme en uniforme s'approcha, visiblement nerveux. Il parlait un anglais haché, luttant pour se faire comprendre malgré le bruit des rotors qui déclinaient.

— Sir... area not safe, insista-t-il en barrant le passage de son bras. Water rising. Many bodies... We look for survivors. You go back. Please.

Le regard de Victor traversa l'officier pour se perdre dans les décombres.

— Je dois... Je dois voir.

L'homme, qui avait sans doute reconnu ce visage vu mille fois à la télévision, hésita puis s'écarta avec un hochement de tête résigné, comme on cède à un fou ou à un roi.

Victor s'enfonça dans les gravats, escorté à distance par ses deux gardes du corps qui tentaient de maintenir un semblant de périmètre de sécurité. Ils avançaient avec difficulté, scrutant les structures instables, jetant des coups d'œil inquiets vers leur patron qui marchait droit devant lui. Un somnambule en costume trois-pièces.

Ce qui avait été un village n'existait plus. À la place s'étendait un paysage chaotique, méconnaissable. Les murs des maisons éventrées s'étaient effondrés comme des châteaux de cartes. Des toits de tôle froissés, tordus, étaient accrochés aux branches d'arbres déracinés tandis qu'ici et là, un vélo d'enfant, une marmite cabossée ou un cadre photo au verre brisé étaient éparpillés dans le limon.

Victor s'arrêta au bord de ce qui avait dû être la rue principale, les jambes tremblantes. Il posa une main sur ce qui restait d'un mur et reprit son souffle. Dans sa tête, le grondement résonnait encore.

— How many? demanda-t-il d'une voix rauque à l'officier qui l'avait suivi.

L'homme baissa les yeux.

 

— Not know yet, sir. Rescue teams... still search. But... many hundred missing. Maybe more.

 

Plusieurs centaines. Le chiffre flotta un instant dans l'air, abstrait, impossible à saisir.

 

— Je veux aider, dit Victor.

 

— Sir, this is not...

 

— Je veux aider, répéta-t-il plus fort.

 

L'un de ses gardes du corps s'avança, posant une main ferme sur son épaule.

 

— Monsieur Landen, nous devons partir. La zone est instable. Il y a des risques de répliques, de nouveaux glissements…

 

Victor se dégagea d'un mouvement brusque.

 

— Non. Trouvez-moi une embarcation.

 

Le second garde intervint, plus diplomatique, baissant la voix.

 

— Monsieur, nous devons aussi penser aux images. Il y a des drones partout. Des journalistes locaux ont déjà...

 

Victor le coupa, la mâchoire serrée.

 

— J'ai dit : trouvez-moi une putain d'embarcation. Maintenant.

 

Les deux hommes échangèrent un coup d'œil. L'un d'eux porta la main à son oreillette, murmurant quelques mots. Puis ils s'écartèrent.

***

Dix minutes plus tard, Victor était sur l'eau, ou plutôt sur cette substance épaisse qui avait remplacé la rivière. Il était monté à bord d'un zodiac des pompiers du site, s'imposant au milieu de deux secouristes laotiens et d'une femme médecin expatriée, le visage barré par un masque chirurgical. Le moteur hors-bord toussait, luttant contre les remous chargés de branches et de troncs d'arbres arrachés.

Le silence de l'après-catastrophe était pire que le fracas de l'effondrement. Un silence lourd, ouaté, seulement troué par le clapotis de l'eau contre la coque et les appels lointains, dérisoires, d'autres équipes de recherche.

 

Victor scrutait la surface, cherchant des toits, un vêtement, une bâche, une voiture, des couleurs vives qui auraient tranché sur la boue. Mais il n'y avait rien. La vague n'avait pas seulement inondé le village ; elle l'avait broyé, réduisant les structures en éclats de bois et de tôle, et les dispersant sur des kilomètres.

 

Une nausée violente lui tordit l'estomac. Ce n'était pas le mal de mer. C'était la réalisation physique, brutale, de ce qu'il avait toujours su sans jamais vouloir le voir. Il avait validé les rapports, il avait vu les courbes de probabilité. « Risque négligeable », disaient les powerpoints. « Dommages collatéraux acceptables », chuchotaient les réunions à huis clos.

 

Devant lui, à dix mètres, un corps flottait face contre terre. Un enfant ou une femme de petite taille, impossible à dire. La terre l'avait habillé d'un linceul terreux. Victor réprima un haut le cœur. Il avait vu des statistiques toute sa vie, des courbes de risques, des projections d'impact, mais il n'avait jamais vu ça.

 

Le zodiac dévia immédiatement sa course, toute l'équipe priant pour un mouvement, un soubresaut, une respiration. Le secouriste attrapa le vêtement avec sa gaffe et retourna le corps. Les yeux étaient ouverts, vitreux.

 

— Trop tard, murmura le pompier. Mort.

 

Il lâcha le corps avec respect, le laissant dériver doucement. Ils ne pouvaient pas s'arrêter pour les morts. Pas maintenant, pas tant qu'il restait une chance infime de trouver un survivant.

Assis sur le boudin du zodiac, Victor tremblait de tous ses membres. Lui, l'homme de fer, avait froid malgré la chaleur tropicale qui recommençait à peser sous les nuages bas. Pendant quarante ans, il avait bâti un réseau qui ne dormait jamais. Des milliards de données transitaient chaque seconde par ses câbles, ses algorithmes prédisaient les marchés, optimisaient les flux de conteneurs sur tous les océans. Depuis leur orbite, à plusieurs centaines de kilomètres d'altitude, ses satellites photographiaient la planète en temps réel.

 

Mais ici, dans cette vallée dévastée, toute cette puissance ne servait à rien...

Ils cherchèrent pendant des heures. À chaque tournant, ils espéraient voir un groupe de survivants réfugiés sur une colline, un toit épargné. Au lieu de cela, le paysage dévasté défilait, monotone dans son horreur parmi des arbres centenaires couchés comme des allumettes, leurs profondes racines exposées au grand jour.

Rien.

La vague avait tout pris. Elle avait raclé le fond de la vallée jusqu'au socle rocheux par endroits.

Une phrase de la Genèse revint en mémoire à Victor : Et l'esprit de Dieu planait au-dessus des eaux. Ici, Dieu était parti depuis longtemps. Seul Landen Tech était passé.

Le soleil déclinait, teintant la boue de reflets rougeâtres, lorsque la femme médecin bondit à l'avant du zodiac. Elle plissa les yeux, sa main en visière contre la lumière rasante.

— Coupez le moteur ! hurla-t-elle.

Silence. Le bateau dériva. Victor scruta l'horizon, cherchant ce qu'elle avait vu. Au début, il ne distingua rien, puis il aperçut une forme étrange, une tache plus sombre que le reste, près d'un enchevêtrement de bambous et de branches coincés contre un rocher.

C'était une main. Une main fine, couverte de vase, qui émergeait de l'eau et s'agrippait à une racine avec l'énergie du désespoir. Le corps d'une jeune fille était coincé sous un enchevêtrement de bambous, son visage affleurait à la surface, tourné vers le ciel.

— Vite !

Le zodiac heurta les branches. La femme médecin et Victor se jetèrent à l'avant. Il plongea ses bras dans l'eau brune, tiède, écœurante, et saisit le poignet de la jeune laotienne. Il sentit un pouls. Faible, erratique, mais réel.

— Elle est vivante ! hurla-t-il.

À trois, avec la médecin et le secouriste, ils tirèrent l'adolescente en lui dégageant les jambes, coincées sous une charpente immergée. Victor tira de toutes ses forces, ignorant la douleur dans ses épaules, ignorant tout sauf cette mission absolue : emmener cette vie loin de ce cimetière à ciel ouvert.

— Doucement… attention à sa colonne… voilà…

 

Dans un effort ultime, ils réussirent à hisser le corps à bord. Elle retomba sur le fond du bateau en caoutchouc comme une poupée désarticulée. À première vue, elle devait avoir entre treize et seize ans. Sa robe traditionnelle était déchirée, collant à sa peau bleuie par l'hypothermie et ses longs cheveux noirs étaient un voile de terre qui lui couvrait le visage.

 

Victor s'écarta pour laisser de la place à la médecin. Il était à bout de souffle, le visage ruisselant de sueur et d'eau sale. Ses mains écorchées étaient noires de terre. Étaient-ce celles d'un coupable qui essaie d'effacer les preuves, ou celles d'un homme qui essaie de réparer ? Il ne savait plus.

La médecin dégagea les voies respiratoires de la jeune fille puis rendit un premier diagnostic :

— Elle est en état de choc sévère. Hypothermie, probablement des fractures aux côtes… Mais elle va s'en sortir.

 

La jeune fille toussa en recrachant de l'eau boueuse puis, soudain, elle ouvrit les yeux. Victor fut frappé par ce regard. Il s'attendait à y lire la terreur, la panique, l'appel à l'aide mais les yeux de l'adolescente étaient absents, pareils à deux puits noirs, insondables, qui semblaient avoir vu l'envers du monde et ne pas pouvoir en revenir. 

 

— On rentre, ordonna la médecin. Il faut l'évacuer tout de suite.

***

Le retour vers le camp de base fut flou. Victor restait fixé sur la jeune fille. Elle était le seul point de vie dans son champ de vision. Tout le reste, les milliards de dollars, la réputation, les technologies de pointe, tout cela s'était dissous. Il n'avait d'yeux que pour cette frêle poitrine qui se soulevait péniblement.

 

Un miracle. Le mot s'imposa dans son esprit. Il se le répéta. Un miracle. Il s'accrochait à cette idée comme à une bouée. Si elle survivait, alors tout n'était pas perdu. Il ferait tout pour elle. Il lui donnerait les meilleurs soins, les meilleures écoles. Il reconstruirait son village, brique par brique, en mieux, en plus beau. Il ferait de sa survie le symbole de la résilience.

Et déjà, malgré lui, il écrivait le récit de l'après. L'histoire que l'on raconterait aux actionnaires, l'histoire du sauvetage. Cette pensée lui vint et il se détesta aussitôt pour cela.

Le zodiac accosta près de la zone de triage improvisée sur une hauteur épargnée par les flots où des tentes blanches et des projecteurs avaient été dressées. Quatre brancardiers se précipitèrent vers le bateau.

 

— Une survivante ! Nous avons une survivante !

 

Le cri parcourut le camp comme une onde électrique. Des visages fatigués se levèrent, les espoirs se rallumèrent. L'adolescente fut installée sur un brancard et enveloppée dans une couverture de survie dorée qui brillait étrangement sous les spots halogènes.

 

Victor suivit le brancard, trébuchant de fatigue.

 

— Je veux le meilleur urgentiste disponible ici, aboya-t-il, retrouvant par réflexe ses automatismes de PDG. Et préparez un transfert médical si nécessaire.

Une infirmière tenta de le retenir.

 

— Monsieur Landen, vous devez vous faire examiner, vous êtes…

 

Il la repoussa d'un geste.

 

— Occupez-vous d'elle. Rien que d'elle.

 

Ils déposèrent le brancard sous la tente principale. Les vêtements souillés furent coupés, des cathéters posés, les constantes sur les moniteurs surveillées.

La femme médecin qui l'avait accompagné sur le zodiac s'approcha de Victor qui se tenait un peu en retrait. Elle avait des cernes profonds et un air de tristesse infinie.

 

— C'est la seule, n'est-ce pas ? demanda Victor.

 

La femme hocha la tête avec lenteur.

 

— Nous avons scanné toute la zone aval avec les drones thermiques. Il n'y a plus aucune signature de chaleur. C'est… c'est un miracle absolu qu'elle n'ait pas été écrasée ou noyée.

 

Il accusa le coup. Une seule sur combien ? Trois cents ? Quatre cents âmes qui vivaient là, en bas ?

 

— Elle est hors de danger ? demanda-t-il, la voix blanche.

 

Le chef des urgences, qui venait d'ausculter une nouvelle fois la jeune fille, se tourna vers eux.

 

— Physiquement, oui. Elle est solide. Quelques côtes fêlées, beaucoup d'eau dans les poumons, des contusions multiples… mais elle vivra.

 

Il marqua une pause, regardant la silhouette immobile sous la couverture dorée.

 

— Pour le reste… c'est une autre histoire. Elle a vu sa famille, ses amis, son monde entier disparaître en quelques secondes. Ce genre de trauma ne se guérit pas avec des points de suture.

 

Victor demanda s'il pouvait s'approcher, ce qui lui fut accordé. Les infirmiers s'écartèrent respectueusement. La jeune fille était allongée sur le dos, les yeux grands ouverts fixés sur la toile blanche du plafond de la tente. Elle avait été nettoyée sommairement, son visage débarrassé de la terre la plus épaisse, révélant des traits fins qui rendaient son expression encore plus insupportable. Elle ne bougeait pas. Elle ne clignait même pas des yeux.

 

Victor sentit une vague de compassion l'envahir. Une compassion sincère, paternelle, mais aussi teintée de cette culpabilité dévorante qu'il essayait de transformer en action. Il avait besoin qu'elle aille bien. Il avait besoin qu'elle sache qu'il était là, qu'il n'était pas seulement le destructeur, mais aussi le sauveur.

 

Il s'agenouilla près d'elle, ignorant la saleté qui maculait son pantalon, pour se placer dans son champ de vision. Le regard de la jeune fille dévia du plafond pour se poser sur lui. Il vit ses propres yeux se refléter dans les pupilles noires de l'adolescente.

 

— Je m'appelle Victor, murmura-t-il.

 

Il avait naturellement modulé sa voix pour qu'elle soit la plus douce possible, comme il le faisait jadis pour rassurer Alix, sa fille unique, quand elle était enfant et qu'elle avait fait un mauvais rêve.

 

— Je suis désolé, dit-il, et les larmes lui montèrent aux yeux. Je suis tellement désolé. Mais tu es en sécurité maintenant. Je vais m'occuper de toi. Tu ne manqueras de rien, jamais.

 

Il se pencha un peu plus près, cherchant un signe, un acquiescement, une lueur d'espoir dans ce regard sombre.

— Tout va bien se passer, je te le promets.

 

La jeune fille le fixait. Son expression ne changea pas. Elle ne montrait aucune colère apparente, aucune peur, juste une intensité insoutenable, une lucidité terrifiante qui semblait le scanner, le peser et le juger en une fraction de seconde. 

 

Victor posa délicatement sa main sur la couverture, près de l'épaule de l'adolescente. Il voulait créer un lien, transmettre de la chaleur humaine.

 

Les pupilles de la jeune fille se contractèrent. Une étincelle de vie, féroce et violente, s'alluma soudain au fond de son regard absent. Ses lèvres gercées s'entrouvrirent. Victor crut qu'elle allait parler. Il se pencha encore, prêt à recueillir ses premiers mots.

 

D'un mouvement sec, rapide comme une morsure de serpent, elle redressa la tête.

 

Et elle lui cracha au visage.

bottom of page