
Feuilleton gratuit
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5.
Victor congédia Tessa avant même que la Mercedes ne quitte le parking du Cube.
— Rentrez chez vous. Prenez votre soirée.
Elle avait protesté, comme toujours, évoquant des emails urgents, des communiqués à valider, des rendez-vous à confirmer pour le lendemain, mais il avait insisté car il avait besoin d’être seul. Vraiment seul.
Dans la voiture qui grimpait vers Cologny, Victor passa ensuite quelques appels brefs à la gouvernante, au chef cuisinier et à la femme de ménage pour leur donner congé pour la nuit. Pour la première fois depuis des années, la villa lui appartiendrait entièrement.
La villa de Victor Landen se trouvait sur les hauteurs de Genève, nichée derrière des grilles discrètes et une haie de thuyas centenaires. C'était une bâtisse moderne des années soixante, rénovée avec goût, rien d’ostentatoire. Victor avait toujours détesté le tape-à-l’œil. Pour lui, la fortune devait être invisible, efficace, élégante.
Lorsqu’il entra, la maison était déjà plongée dans le silence. Depuis le divorce, douze ans plus tôt, Victor avait appris à cohabiter avec cette solitude. Au début, il l’avait comblée par le travail, les voyages, les réunions qui s’enchaînaient sans répit, mais ce soir, le vide pesait d’un poids différent. Il n’était plus seulement l’absence d’Hélène ou d’Alix enfant courant dans les couloirs, c’était celui d’un homme qui se retrouvait face à lui-même.
Il traversa l’entrée en marbre clair, déposa ses clés dans la coupelle en céramique japonaise posée sur la console, puis se dirigea vers le salon.
La pièce était vaste et austère. Un canapé en cuir gris anthracite faisait face à une cheminée à l’éthanol qu’il n’allumait jamais. Des étagères en noyer couraient le long d’un mur, chargées de livres qu’il n’avait plus le temps de lire : essais économiques, biographies de grands industriels, et quelques romans qu’Hélène lui avait offerts autrefois. Au fond, une baie vitrée donnait sur le lac, invisible dans la nuit, mais dont on devinait la présence par les lumières de la ville se reflétant sur l’eau noire.
Victor ôta sa veste, desserra sa cravate, n’alluma pas la lampe, préférant demeurer dans la pénombre qui l’enveloppait comme un linceul. Il s’arrêta devant la longue étagère en noyer massif qui courait le long du mur ouest. C’était le seul endroit de la maison où le personnel avait pour consigne de ne rien déplacer, de ne rien « optimiser ». L’autel des souvenirs, comme il l'appelait, était le musée d’une vie qui, soudain, lui paraissait avoir appartenu à un autre homme.
Son regard se posa sur un cadre en argent dans lequel se trouvait une photo argentique granuleuse d'Alix prise vingt-cinq ans plus tôt. Elle devait avoir trois ans. Minuscule dans ses bras, elle riait aux éclats, ses petites mains agrippées au col de sa chemise. Il se souvenait de l’odeur de talc et de shampoing à la camomille, et de la promesse silencieuse qu’il lui avait faite ce jour-là : Je construirai un empire pour que tu sois à l’abri de tout. Pour que tu sois libre.
Il avait tenu parole. Il lui avait construit un empire.
Mais l’avait-il rendue libre ?
Le visage d’Alix dans la salle du conseil lui revint. Son sourire enfantin avait été remplacé par un masque de froideur d'une efficacité redoutable. Il frissonna en se souvenant de sa capacité à parler de « pertes matérielles » alors que des cadavres flottaient encore dans la boue. Il avait voulu faire d’elle une reine, il en avait fait une machine.
Qu’est-ce que j’ai fait ? pensa-t-il, la gorge serrée. J’ai créé le système, et le système a avalé ma fille.
Son regard glissa alors vers le cadre voisin, vers une photo en couleurs, un peu passée par le soleil, les immortalisant tous les trois : Victor, Alix adolescente, et Hélène.
Ils étaient assis sur un muret de pierres sèches, face à la Méditerranée, quelque part en Sardaigne. Hélène portait une robe d’été légère, ses cheveux blonds retenus par un foulard. Elle souriait, mais ses yeux étaient déjà tristes. C’était l’été avant le départ. L’été où elle avait posé ses valises dans le hall en disant :
— Je ne peux plus vivre avec Landen Tech, Victor. Je t’ai épousé toi, pas un cours de bourse.
Il ne l’avait pas retenue. Il avait cru à un caprice, convaincu que sa réussite justifiait tous les sacrifices, toutes les absences. Il pensait qu’elle reviendrait, ce qu'elle n'avait jamais fait. Elle vivait désormais en Toscane, remariée à un architecte qui gagnait en un an ce que Victor dépensait en une semaine de carburant pour son jet. Elle était heureuse, il le savait car, une fois par an, il la faisait suivre discrètement.
Une lueur bleutée brillait dans un coin du salon. L’écran géant encastré dans le mur de pierre était resté allumé sur une chaîne d'information internationale, en bas duquel un bandeau inférieur, d'un rouge agressif, affichait : URGENCE CLIMATIQUE – L'ALERTE FINALE ?
En haut à droite, un compte à rebours discret égrenait les jours : Forum de Davos : J-5.
Par réflexe, Victor s'installa dans son fauteuil en cuir noir, face à la télévision, quand un nom attira son attention.
« Leah Cortez, climatologue et militante environnementale, s'exprimait ce soir depuis Copenhague… »
L'image changea et une femme d'une quarantaine d'années apparut à l'écran, assise dans un studio sobre. Cheveux courts, regard intense, pas de maquillage. Elle portait un pull simple, gris, et tenait entre ses mains un rapport qu'elle semblait avoir lu et relu des centaines de fois.
Victor la reconnut immédiatement. Il l'avait croisée une fois, lors d'une conférence à Stockholm, trois ou quatre ans plus tôt. À l'époque, il l'avait classée dans la catégorie des "agitatrices académiques", ces scientifiques brillantes mais trop radicales pour être prises au sérieux par les marchés. Elle avait écrit des livres au vitriol sur la responsabilité des multinationales et était souvent moquée dans les cercles qu'il fréquentait.
Ce soir, elle ne criait pas. Elle dégageait au contraire une calme puissance, une autorité qui traversait l'écran.
Victor chercha la télécommande sur la table basse en verre fumé pour monter le son et la voix de Leah, grave et posée, envahit le salon.
« Il ne s'agit plus de savoir si le monde change, disait-elle. Mais à quelle vitesse il se dérègle. »
Elle marqua une pause, laissant les mots résonner.
Le réalisateur envoya des images d'illustration : des inondations au Pakistan, des incendies en Californie, et puis, inévitablement, les images du Laos. La gorge serrée, Victor détourna brièvement les yeux devant le barrage de Nam Sai éventré.
« Inondations, incendies, sécheresses extrêmes… C'est déjà là. Partout. Et pourtant, on continue comme si tout allait se stabiliser par magie. Comme si la planète allait s'adapter à nos calendriers électoraux. »
Un autre bandeau défilait discrètement sur l'écran, celui des cours de bourse. Victor le vit du coin de l'œil : LANDEN TECH –12,8 %. Et juste en dessous, en vert : GLOBAL ENERGY CORP +9,3 %.
Dans les jours qui avaient suivi la catastrophe, son concurrent avait engrangé près de sept points supplémentaires pendant que Landen Tech s'effondrait, mais Victor s'en fichait, il n'avait d'yeux que pour Leah Cortez qui continuait son discours.
« Les gouvernements gèrent des urgences à court terme. Ils pensent élections, stabilité, compromis. Ils freinent plus qu'ils n'accélèrent. Et ce n'est pas un reproche. C'est une réalité politique. Ils ne peuvent pas faire ce que nous attendons d'eux. »
L'intervieweur intervint, hors champ.
— Alors qui peut agir, selon vous ?
Leah sourit légèrement, comme si la question était celle qu'elle attendait.
« Peut-être ceux qui ont le privilège de ne rien devoir à personne. »
Sans savoir pourquoi, le cœur de Victor se mit à battre plus fort.
« Ceux dont les décisions engagent des milliards, pas des bulletins de vote, poursuivit Leah. Ce sont leurs entreprises qui redessinent le monde. Leur empreinte est immense. Et leur responsabilité, tout autant. Je ne parle pas de philanthropie. Je ne parle pas de quelques millions donnés pour se donner bonne conscience. Je parle de transformation radicale. De renoncement. De sacrifice. »
L'intervieweur reprit la parole.
— Vous serez à Davos dans quelques jours. Que comptez-vous y faire ?
Leah eut un sourire doux, presque triste.
« J'irai en effet là-bas avec des scientifiques, des étudiants, des gens ordinaires, non pas pour dénoncer mais pour dialoguer, pour essayer, encore une fois, de faire entendre qu'il est temps. Vraiment temps. »
Elle regarda la caméra, et Victor eut la sensation étrange qu'elle s'adressait directement à lui.
« Et j'espère que certains d'entre eux, ceux qui ont le pouvoir de tout changer, auront le courage de le faire. »
L'image revint sur la journaliste en plateau, qui enchaînait déjà sur un autre sujet, mais Victor n'écoutait plus. Il resta immobile un long moment, les yeux fixés sur l'écran qui continuait de cracher des informations inutiles puis, lentement, il tendit la main vers la télécommande et appuya sur le bouton.
L'écran devint noir.
Victor se leva et s'approcha de la baie vitrée à travers laquelle, au loin, les lumières de Genève scintillaient dans la nuit. Le lac était une étendue noire, invisible, mais il savait qu'il était là. Comme toujours.
Il pensa aux mots de Leah Cortez : « Transformation radicale. Renoncement. Sacrifice. »
La vision de l'adolescente dans la boue revint le hanter. Il revit son regard absent, son crachat.
Il pensa aussi à Alix, si brillante, si efficace, qui parlait de lignes de défense juridique et de partage de responsabilité.
Son empire lui apparut soudain sous un jour nouveau : les câbles sous-marins, les satellites, les data centers, les algorithmes, ce réseau tentaculaire qui irriguait la planète, invisible et omnipotent, qu'il avait construit à partir de zéro et qui, au final, n'avait servi à rien au moment de la catastrophe.
De la prédation à la réparation.
Kessler allait à Davos pour vendre ses promesses technologiques, pour dire que tout pouvait continuer comme avant. C'était le discours rassurant, celui que tout le monde voulait entendre.
Et lui ? Qu'avait-il à offrir ? Un barrage effondré ? Une conscience en miettes ?
Il se détourna de la fenêtre, traversa le salon et monta à l'étage où se situait son bureau, il alluma son ordinateur et tapa un nom dans le moteur de recherche.
Leah Cortez.
Des dizaines d'articles apparurent. Climatologue au MIT, ex-conseillère de l'ONU, auteure d'un rapport qui avait secoué la COP28. Des interviews, des conférences, des rapports scientifiques dont les titres résonnaient comme des avertissements. Il cliqua sur le premier lien et commença à lire.
Il était quatre heures du matin quand il alla enfin se coucher.
