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4.
Le siège de Landen Tech se dressait au bord du lac Léman comme une sculpture de verre et d'acier. Conçu par un architecte japonais lauréat du Pritzker, le bâtiment était une merveille de transparence : des façades qui reflétaient le ciel et l'eau, se fondant dans le paysage avec une humilité trompeuse. Les Genevois l'avaient surnommé « Le Cube ». Tout, dans cette structure de 1,2 milliard de francs suisses, hurlait la clarté, la précision, la maîtrise. Les couloirs silencieux, où le bruit des pas était absorbé par des moquettes épaisses couleur anthracite, respiraient l'efficacité suisse.
Mais le Cube n'était qu'une vitrine. Le vrai cœur de Landen Tech battait ailleurs : dans les data centers islandais qui traitaient 40 % du cloud européen, dans les câbles sous-marins qui reliaient quatre continents, dans les 3 000 satellites qui couvraient chaque centimètre carré de la planète. Le siège de Genève n'était que le cerveau visible d'un empire tentaculaire, invisible et omnipotent.
Victor Landen traversa le hall d'accueil sans un coup d'œil pour les employés qui s'écartaient sur son passage. Certains tentèrent un bonjour timide. Il ne répondit pas. Tessa marchait deux pas derrière lui, scrutant son téléphone, murmurant des instructions dans son oreillette.
L'ascenseur panoramique les hissa jusqu'au huitième étage. Victor fixait le lac qui s'éloignait sous ses pieds. De là-haut, tout semblait calme, ordonné, maîtrisable. Les voiliers glissaient sur l'eau bleue. Les montagnes enneigées se détachaient sur le ciel clair. Rien n'avait changé. Le monde continuait de tourner.
Les portes s'ouvrirent sur le couloir menant à la salle du conseil qui occupait le dernier étage. Une pièce vaste, rectangulaire, sans décoration superflue. Une table en noyer massif, longue comme une piste d'atterrissage, trônait au centre, entourée de fauteuils en cuir noir qui coûtaient le prix d'une voiture.
Tous les cadres dirigeants de Landen Tech étaient présents, assis en rangs serrés. Une douzaine d'hommes et de femmes en costumes sombres, visages fermés, mains posées à plat ou triturant des stylos nerveux. Une tension palpable flottait dans l'air conditionné, mêlée à une odeur de café froid.
Victor prit place en bout de table. Il ne salua personne. Son regard, lourd de fatigue et d'une colère froide, balaya l'assemblée.
Il s'attarda un instant sur Alix, assise à mi-table. Elle avait trente-deux ans et était déjà directrice de la stratégie. Impeccable, élégante dans son tailleur anthracite, les cheveux tirés en chignon strict. Elle leva les yeux vers son père quand il entra, mais ne dit rien. Son visage restait impénétrable.
Tessa déposa devant lui un épais dossier relié, puis rejoignit discrètement le fond de la salle. Personne n'osait parler.
Victor ouvrit le rapport d'incident préliminaire, compilé par les équipes techniques durant la nuit. Des pages et des pages de graphiques, de courbes, de données sismiques. Il le feuilleta, laissant la tension monter.
Puis il releva la tête.
— Quelqu'un peut-il m'expliquer, dit-il d'une voix blanche, comment une telle catastrophe a pu se produire ?
Dans la salle, personne ne bougea. Les regards glissèrent vers les dossiers, les écrans éteints, les verres d'eau intacts.
Finalement, un raclement de chaise brisa l'immobilisme. Henrik Müller se leva. Comme un condamné qu'on appelle à la barre. Le directeur de l'ingénierie semblait avoir vieilli de dix ans. Ses lunettes épaisses glissaient sur son nez luisant de sueur. Il ajusta sa cravate, cherchant une contenance.
— Monsieur Landen, plusieurs facteurs se sont superposés. Tout d'abord… la mise en eau a été précipitée pour tenir le calendrier de l'inauguration.
Victor ne cilla pas. Henrik poursuivit, la voix tremblante.
— Ensuite, les pluies torrentielles ont saturé les sols. Un événement exceptionnel, du jamais vu depuis cinquante ans. Et… une faille géologique connue, jugée stable par nos experts il y a cinq ans, s'est réactivée sous la pression hydrique.
Il s'éclaircit la gorge.
— Les ingénieurs sur site ont tenté de lancer l'alerte. Quarante-huit heures avant l'inauguration, ils ont transmis des données préoccupantes au bureau de coordination régional.
Un murmure parcourut la salle. Victor pivota vers l'autre côté de la table.
— Jorge ?
Jorge Almeida, le directeur des opérations, sursauta légèrement. Il ne se leva pas, restant assis, les mains serrées sur la table, les jointures blanches.
— L'information a été filtrée, minimisée, dit-il d'une voix sourde. Le protocole d'arrêt d'urgence n'a pas été respecté. La pression politique… locale et interne… a biaisé les décisions. Les conseillers du gouvernement laotien ont fait comprendre que l'annulation n'était pas une option.
— Continuez.
Jorge avala sa salive avec difficulté.
— Nous avons fait une analyse de risques. Les probabilités étaient faibles. Une conjonction d'éléments rarissimes : les pluies exceptionnelles, la réactivation de la faille, la saturation simultanée des sols. Chaque facteur pris isolément était gérable. C'est leur combinaison qui…
— Qui a tué trois cents personnes, coupa Victor.
Un lourd silence s'abattit sur la pièce.
Il se redressa, scrutant l'assemblée.
— Donc… les capteurs tiraient la sonnette d'alarme. Et malgré tout, on a continué ?
Jorge détourna les yeux, accablé.
— Oui. Les ordres étaient de ne pas compromettre la cérémonie.
Victor reposa le rapport sur la table. Le bruit du papier contre le bois résonna comme un coup de feu.
— Donc, si je comprends bien, il ne s'agit pas d'un simple accident. C'est une tragédie née de compromis et de non-dits. Et le pire… c'est qu'elle aurait pu être évitée.
C'est à ce moment-là qu'Alix bougea.
Elle se leva, fluide et maîtrisée. Contrairement aux autres, elle n'avait pas peur.
— Si je peux me permettre, dit-elle d'une voix claire. Ce drame est un choc. Mais ce n'est pas une fin.
Elle effleura la surface tactile de la table. L'éclairage diminua légèrement tandis qu'une projection holographique apparaissait au centre. Des graphiques complexes, des courbes boursières en rouge vif, des estimations de risques juridiques.
— Le coût humain est tragique, oui, concéda-t-elle d'un ton neutre. Mais financièrement, l'assurance couvrira l'essentiel des pertes matérielles. Nous avons souscrit une police catastrophe de trois milliards. Les indemnisations seront gérées par le consortium.
Elle fit glisser une diapositive d'un geste de la main.
— La responsabilité pourra être partagée. Le gouvernement laotien a imposé l'agenda malgré les alertes. Ils ont insisté pour inaugurer dans les temps pour coïncider avec leur fête nationale. Nous avons les emails, les enregistrements.
Quelques dirigeants hochèrent la tête, visiblement soulagés de trouver une porte de sortie. D'autres se redressèrent sur leur siège. L'espoir revenait.
— Nos juristes préparent déjà une ligne de défense cohérente, assura Alix. Nous allons plaider la force majeure couplée à l'ingérence politique.
Elle s'interrompit et pivota vers son père. Elle posa ses deux mains fermement sur la table.
— La crise est sérieuse, papa, mais pas fatale. Nous allons traverser une tempête. Mais nous n'allons pas sombrer.
Victor la regarda longuement. Il vit en elle tout ce qu'il lui avait appris. La ténacité, l'intelligence, la capacité à compartimenter. Il avait créé cette femme d'affaires redoutable. Et pour la première fois, cette réussite lui inspira de l'horreur.
— Tu n'étais pas là-bas, dit-il doucement.
Sa voix brisa l'élan d'Alix.
— Tu n'as pas vu le village… les morts. Tu n'as pas vu l'eau emporter les corps. Nous sommes responsables de ça. Je suis responsable de ça.
Il prononça le « je » comme une sentence.
Un silence insoutenable s'installa.
Il se leva.
— Sortez. Tous. J'ai besoin de parler à ma fille.
Les cadres ne se le firent pas dire deux fois. Ils ramassèrent leurs dossiers et quittèrent la salle en file indienne, sauf Alix qui resta près de la table. Tessa ferma discrètement la porte derrière le dernier sortant.
Lorsque la lourde porte se referma, l'atmosphère changea. Elle devint plus intime, mais tout aussi chargée.
Les épaules d'Alix s'affaissèrent légèrement. Le masque de la dirigeante tomba pour laisser place à l'inquiétude filiale.
— Papa ?
Il leva les yeux vers elle tandis qu'elle s'approchait et dans un mouvement spontané, ils s'étreignirent. C'était une étreinte maladroite, désespérée. Il s'accrocha à elle comme un homme qui se noie. Elle sentit qu'il tremblait.
— Comment tu te sens ? demanda-t-elle en reculant pour l'examiner.
— Mal. Très mal.
Elle le guida vers l'un des fauteuils près de la baie vitrée.
— Tu devrais rentrer, dormir un peu. On gère. L'équipe de crise est excellente. Je t'appelle s'il y a urgence.
Victor secoua la tête. Il regardait le lac, mais ses yeux étaient ailleurs.
— Je n'arrive pas à fermer l'œil. Chaque nuit… je revois son visage. Cette jeune fille… La seule survivante. Elle me fixe comme si j'avais moi-même appuyé sur le bouton. Ce barrage… on l'a présenté comme un symbole. Mais la réalité, c'est quoi ? On a rasé une forêt, noyé des villages, libéré du méthane à des niveaux qu'on n'a même pas osé publier. Tout ça pour quoi ? Une image verte. Un discours. Un ruban à couper.
Il se mit à faire les cent pas.
— Et ce n'est pas le premier, Alix. Réfléchis. Combien de projets bancals on a laissé passer ? Combien d'écosystèmes sacrifiés, de communautés déplacées… au nom du progrès ?
C'était la question fondamentale. Celle qui remettait en cause non seulement l'accident, mais l'œuvre de toute une vie.
Alix soutint son regard. Elle était calme, ferme, lucide.
— Ce progrès, il a aussi sorti des millions de gens de la misère, papa.
Elle s'approcha de lui, posant une main apaisante sur son bras.
— Tu ne peux pas oublier tout ce qu'on a construit. Les hôpitaux, les écoles, l'énergie, les réseaux. On fait ce qu'on peut, avec ce qu'on a. Même si parfois, c'est moins propre qu'on le voudrait.
Victor la fixa. Il entendait ses propres arguments, ceux qu'il avait servis pendant trente ans dans les dîners mondains, sortir de la bouche de sa fille. Mais aujourd'hui, ils sonnaient faux. Ils sonnaient creux.
Il vit cette femme brillante, redoutable, parfaitement formée à l'école du capitalisme moderne. Il vit ce qu'il avait créé.
Et pour la première fois, il se demanda s'il n'avait pas tout fait de travers.
