
Feuilleton gratuit
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6.
Une semaine s'était écoulée depuis la catastrophe du barrage de Nam Sai.
Sept jours pendant lesquels l'empire Landen avait vacillé comme un géant aux pieds d'argile. L'action avait dévissé de trente-quatre pour cent dans un mouvement de panique que même les meilleurs analystes n'avaient pas anticipé. Les éditorialistes parlaient de la « fin d'une ère » avec la délectation particulière des commentateurs assistant à l'effondrement d'un titan.
Landen Tech tenait encore debout. Les contrats couraient jusqu'en 2030, garantissant des revenus… sur le papier. Mais ce qui avait fondu, ce n'était pas la valeur comptable de l'entreprise, c'était la confiance. Sans elle, plus de crédit, plus d'investisseurs. L'entreprise survivait, mais elle était en apnée.
Les médias s'étaient déchaînés avec une férocité inédite, chaque heure apportant son nouveau scandale. Au Laos, les témoignages accablants s'enchaînaient : anciens employés dénonçant la culture du résultat, coupes budgétaires sur la sécurité, pression intenable des délais. Le hashtag #LandenKiller était resté en tête des tendances mondiales quatre jours durant. À Genève, les vitres du Cube avaient volé en éclats sous des jets de pierres, un geste capturé en vidéo et partagé des millions de fois.
Le conseil d'administration, retranché dans une atmosphère de bunker, avait tenu trois réunions de crise. Certains réclamaient la tête de Victor, d'autres poussaient pour la nomination d'Alix. Les avocats, eux, étaient formels : un procès pour négligence criminelle était inévitable.
À travers ce chaos, Victor était resté étrangement calme, presque absent, comme un œil au centre d'un ouragan. Il n'avait pas encore réagi publiquement, n'avait publié aucun communiqué, n'avait accordé aucune interview.
L'aéroport de Zurich-Kloten était noyé sous un ciel bas qui semblait écraser le tarmac. Le secteur réservé à l'aviation d'affaires ressemblait à un salon du luxe : les jets privés étaient alignés aile contre aile dans une promiscuité forcée, armada de Gulfstream aux lignes épurées, de Bombardier massifs et de Falcon élégants, leurs réacteurs fumant dans l'air glacial. Le trafic était tel que certains appareils avaient été déroutés vers l'aérodrome militaire de Dübendorf, créant un embouteillage aérien qui aurait été comique en d'autres circonstances. Les maîtres du monde affluaient pour parler climat, et ils venaient en brûlant des tonnes de kérosène.
Victor s'engouffra à l'arrière de la Mercedes blindée. La portière claqua, remplaçant le sifflement des turbines par un silence de cathédrale. Tessa s'installa face à lui sur la banquette arrière, incarnation parfaite de l'efficacité suisse : calme, précise, fonctionnelle.
— Le trajet prendra environ deux heures, annonça-t-elle sans préambule en consultant sa tablette. La neige ralentit considérablement le trafic sur l'A3 vers les Grisons. Votre suite au Steigenberger est prête. J'ai fait vérifier tous les détails ce matin.
Elle fit glisser son doigt sur l'écran.
— Pour aujourd'hui, vous avez le cocktail de bienvenue au Congress Center à dix-sept heures trente. Ensuite, à dix-huit heures, entretien informel avec Ursula von der Leyen. Elle a demandé un cadre discret, sans presse. Ce sera dans un salon privé, au même étage.
Tessa passa à une autre section.
— Après cela, quartier libre jusqu'au dîner de gala à vingt heures. Table numéro trois, entre le Premier ministre norvégien et la directrice du FMI.
Elle hésita à peine avant d'ajouter :
— La jeune fille est bien arrivée par l'avion sanitaire que nous avons affrété. Elle est transférée à la clinique de Genolier. Tout est pris en charge, comme vous l'avez demandé. Les autorités laotiennes nous ont transmis son dossier complet hier soir. Identité confirmée : elle s'appelle Simmaly. Quinze ans. Elle n'a plus personne. Toute sa famille était dans le village.
— Simmaly, répéta doucement Victor.
Le prénom flotta un instant dans l'habitacle silencieux. La seule survivante de la catastrophe n'était plus une inconnue anonyme.
— Son état ? demanda Victor en se tournant vers la vitre.
— Stable, répondit Tessa avec sa précision clinique. Physiquement, elle va récupérer. Mais elle n'a pas dit le moindre mot depuis qu'on l'a sortie de l'eau. Elle refuse de s'alimenter, reste prostrée face à la fenêtre pendant des heures, sursaute au moindre bruit. Le choc post-traumatique est sévère.
Victor ferma les yeux. Il revit le crachat. La brûlure fantôme sur sa joue qui le hantait chaque nuit depuis la tragédie.
— Assurez-vous qu'elle ait tout ce qu'elle veut. Si elle souhaite des plats de chez elle, faites venir un chef spécialisé, quelqu'un qui connaît vraiment la cuisine laotienne. Si elle veut voir des moines, trouvez-les. Et organisez une visite d'ici la fin de la semaine.
— Oui monsieur.
Le trajet dura un peu plus de deux heures, ralenti par la neige et plusieurs embouteillages. Victor resta silencieux, le regard accroché au défilement hypnotique des sapins couverts de blanc. Tessa filtra discrètement ses appels.
La voiture quitta la plaine et attaqua les lacets menant à Davos, s'élevant dans l'air raréfié des Grisons. Victor y venait depuis vingt ans, fidèle au rendez-vous comme les autres membres de cette aristocratie mondiale qui se retrouvait ici pour communier dans son propre culte. Il y avait été fêté, écouté, adulé. Cette année, il y montait comme on monte au tribunal, ou à l'échafaud.
Davos apparut enfin dans la lumière déclinante de l'après-midi, station de ski transformée en forteresse militaire. Des tireurs d'élite sur les toits, des drones dans le ciel bas, des contrôles successifs qui ralentissaient chaque déplacement. La Mercedes progressa au pas vers le Centre des Congrès, freinée par les checkpoints.
De l'autre côté des barrières métalliques, une foule dense se pressait, bruyante malgré la neige. Le contraste était violent. D'un côté, les manteaux de fourrure et les costumes sur mesure, protégés par des parapluies tenus par des assistants ; de l'autre, les parkas usées des manifestants piétinant depuis des heures dans la neige fondue, doigts gourds serrant des pancartes peintes à la main.
La Mercedes s'arrêta devant l'entrée monumentale du Congress Centre. Le bâtiment moderniste – verre, acier et bois d'épicéa local – s'imposait dans le paysage alpin comme une déclaration d'intention. Douze mille mètres carrés où cinq mille participants venaient chaque année façonner le monde depuis trente-quatre salles modulables. Le premier centre de conférences climatiquement neutre de Suisse. L'ironie n'échappa pas à Victor.
Il descendit de la voiture, col relevé sur son manteau en cachemire, le visage fermé dans une expression qu'il avait appris à maîtriser au fil des années, en essayant de faire abstraction des insultes qui fusaient derrière lui.
— Landen ! Assassin ! Meurtrier !
— Blood money !
— Justice pour les trois cents morts !
L'intérieur du Congress Centre était un sanctuaire feutré où la moquette épaisse absorbait tous les sons du monde extérieur. Lumières dorées, air maintenu à vingt-deux degrés, parfum d'ambre et de bois précieux diffusé par des systèmes invisibles. Des hommes et des femmes en costumes impeccables circulaient dans les couloirs de marbre, parlant à voix basse dans six langues différentes, échangeant des cartes de visite en papier épais, scellant d'une poignée de main des accords qui se chiffraient en milliards et affecteraient des millions de vies. Le bruit de la colère populaire avait été effacé, remplacé par le tintement délicat de l'argenterie et le bruissement des documents. C'était l'entre-soi rassurant de celles et ceux qui se considéraient comme les élus, cet espace où ils pouvaient se convaincre mutuellement qu'ils étaient les mieux placés pour gérer les affaires de la planète.
Comme le trajet avait pris du retard, Victor fut escorté directement vers le cocktail du deuxième étage, guidé par un membre du personnel du Forum.
Le salon feutré offrait une vue panoramique sur les sommets enneigés. À travers les vitres épaisses, les manifestants n'étaient plus que des points colorés sur la neige, des confettis humains privés de visage, réduits à une abstraction. Victor plissa les yeux : était-elle là, quelque part, dans cette foule compacte ?
Une voix familière et désagréable retentit soudain.
— Victor ! Quelle merveilleuse surprise !
Richard Kessler.
Le PDG de Global Energy Corp se tourna vers lui, visage bronzé illuminé d'un sourire carnassier. Il portait un costume bleu nuit taillé sur mesure, probablement à Milan, avec une cravate en soie rouge sang et des boutons de manchette en or gravés à ses initiales. Tout en lui respirait la victoire, l'assurance de celui qui est en train de gagner et qui le sait. Il traversa la pièce d'un pas souple et tendit une main parfaitement manucurée.
Les conversations s'éteignirent, comme si quelqu'un avait baissé le volume. Tous les regards convergèrent vers eux.
Victor aurait aimé faire demi-tour, mais la fuite aurait été trop visible. Kessler, il en était certain, l'avait attendu ici à dessein pour transformer la confrontation en spectacle.
— J'avoue que je me demandais si tu oserais te montrer.
— C'est mal me connaître, Richard. Je ne suis pas du genre à fuir.
Ils se serrèrent brièvement la main, un peu trop fermement. Kessler eut un petit rire qui sonnait faux. Puis il se rapprocha encore, créant cette fausse intimité que Victor détestait.
— Sincèrement, personne ne t'en aurait voulu de rester à Genève pour gérer la crise sur place. Tu as toute ma sympathie, vraiment. Mais quelle chute spectaculaire ! J'ai vu les chiffres ce matin. Combien exactement as-tu perdu ? Trente milliards ? Quarante ? Plus encore ?
Une hôtesse en uniforme vint avec un plateau argenté sur lequel reposaient plusieurs coupes de champagne. Ils en prirent machinalement une tous les deux.
— Ne t'en fais pas pour moi, Richard, répondit Victor calmement après avoir bu une gorgée. J'ai encore de la marge. Je suis toujours loin devant toi.
Le sourire de Kessler se figea imperceptiblement. L'attaque avait fait mouche. Victor lui rappelait la hiérarchie fondamentale qui subsistait : même blessé, même affaibli, il restait le fondateur visionnaire, le bâtisseur d'empire. Là où Richard n'était qu'un opportuniste qui avait hérité de la fortune paternelle, qui était né avec une cuillère en argent dans la bouche.
Richard se pencha légèrement vers l'avant, baissant d'un ton.
— Écoute, Victor, je souhaite te parler franchement. Nous sommes rivaux, mais nous sommes aussi pragmatiques. Ta situation actuelle est extrêmement délicate. Les marchés sont nerveux, les actionnaires paniquent, les créanciers s'inquiètent.
Il marqua une pause calculée.
— Voilà ce que je te propose. Je suis prêt à te faire une offre solide. Un rachat partiel de tes actifs dans les infrastructures physiques : les barrages, les réseaux électriques, les stations de distribution. Je te prends tout ça à un prix correct. Tu pourras te recentrer sur le numérique, sur les data centers, les satellites, les câbles sous-marins, ce dans quoi tu excelles. Nous évitons ainsi une guerre commerciale destructrice. C'est du gagnant-gagnant.
Victor le regarda longuement, soutenant son regard sans ciller. Richard ne voulait pas l'aider. Il voulait le dépecer vivant.
— Tu veux dire que tu veux les racheter à un prix d'ami pendant qu'ils sont dévalués ? C'est ça, ta définition du pragmatisme ?
— Je veux surtout qu'on reste rationnels, Victor. Si tu continues de chuter au rythme actuel, c'est tout le secteur qui va trinquer. Il faut stabiliser la situation.
À cet instant, Tessa s'approcha discrètement. Elle se pencha vers son patron et murmura à son oreille.
— Monsieur, la réunion avec la présidente de la Commission européenne commence dans cinq minutes.
Victor acquiesça à peine, puis revint à Kessler. Son sourire, s'il en était un, avait perdu toute chaleur.
— Non.
— Tu ne prends même pas la peine de réfléchir ?
— Je ne vends rien, Richard. Ni à toi, ni à personne d'autre. Tu peux garder ton chéquier dans ta poche.
— Tu es certain ? Parce que dans six mois, quand les créanciers viendront frapper à ta porte, tu n'auras peut-être plus le choix.
— Dans six mois, coupa Victor avec une assurance tranquille qui surprit même Tessa, les choses auront changé.
Il leva sa coupe de champagne dans un geste de toast tardif.
— Profite bien de ta hausse actuelle, Richard. Parce que les bulles, comme tu le sais, ça finit toujours par éclater.
Il vida son champagne d'un seul trait, puis posa le verre vide sur une console avec un claquement sec. Puis il sortit sans un regard en arrière, la tête haute, Tessa sur ses talons.
> Chapitre 7 : parution le 15 février
