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Et si l'homme le plus riche du monde décidait de consacrer toute sa fortune... à sauver la

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3.

Le Gulfstream G650 fendait la stratosphère dans un silence presque religieux. Ici, il n'y avait ni boue, ni cris, ni odeur de mort, seulement la climatisation régulée à vingt et un degrés, l'odeur subtile du cuir pleine fleur et le bourdonnement lointain, rassurant, des réacteurs Rolls-Royce.

 

Victor Landen était assis dans son fauteuil habituel, côté hublot. Il venait de sortir de la douche exiguë située à l'arrière de l'appareil où il avait frotté sa peau avec une brosse dure, utilisant le savon au bois de santal fourni par l'équipage, s'acharnant sur ses mains, ses bras, son visage. L'eau brune avait tourbillonné vers la bonde, emportant la boue du Laos.

 

Il était propre mais, malgré son corps lavé, son pantalon de survêtement en cachemire gris et son t-shirt blanc immaculé, il sentait encore la salive de la jeune fille, cette trace invisible et brûlante sur sa joue gauche.

 

La scène tournait en boucle dans sa mémoire. Ce n'était pas seulement du mépris, c'était une condamnation. Une sentence sans appel prononcée par une adolescente de quinze ans contre celui qui possédait 80 % des câbles sous-marins de la planète.

Un bruissement d'étoffe le tira de sa torpeur. Tessa, son assistante personnelle, s'approchait de lui avec précaution, comme on s'approche d'un animal blessé. Elle tenait une tablette entre ses mains, l'écran déjà allumé. Son visage était pâle, tiré, mais son maquillage était parfait. Tessa ne craquait jamais. C'était pour cela qu'il la payait une fortune.

— Monsieur ? murmura-t-elle.

 

Victor n'ouvrit pas tout de suite les yeux. Il voulait prolonger, ne serait-ce que de quelques secondes, l'illusion que le monde extérieur n'existait pas.

 

— Dites-moi que c'est un cauchemar, Tessa. Dites-moi que je vais me réveiller dans ma chambre à Genève et que l'inauguration est prévue pour demain.

— Je suis désolée. Les images font déjà le tour du monde.

 

Il prit la tablette d'un geste mécanique.

 

L'écran affichait une chaîne d'information en continu. Une vue aérienne du barrage de Nam Sai occupait tout le cadre. La structure, qui quelques heures plus tôt se dressait fièrement dans la vallée, était désormais méconnaissable. Une large brèche béante déchirait le flanc droit de l'ouvrage, telle une blessure ouverte. L'eau s'était écoulée aux trois quarts, laissant apparaître le fond vaseux du réservoir, parsemé de débris.

 

La voix d'un journaliste, froide et professionnelle, accompagnait les images.

« Scandale à Landen Tech : une inauguration qui tourne au désastre. Ce qui devait être un modèle de développement durable s'est mué en drame humain et écologique. Les premières estimations font état de plusieurs centaines de disparus. Une enquête internationale pour négligence criminelle a été ouverte sous la pression d'organisations non-gouvernementales et de plusieurs États membres de l'ONU. Les questions affluent déjà : les études géologiques ont-elles été bâclées ? La pression pour inaugurer avant la saison des moussons a-t-elle primé sur la sécurité ? »

En bas de l'écran, un bandeau rouge défilait : « CATASTROPHE AU LAOS – BARRAGE LANDEN TECH : BILAN PROVISOIRE 300+ DISPARUS ».

 

Victor sentit sa gorge se serrer. Le chiffre était là, noir sur rouge, clinique, définitif. Trois cents vies. Trois cents noms. Trois cents familles.

 

La voix du journaliste poursuivait, implacable.

« La fortune personnelle de Victor Landen, qui dépasse celle de nombreux États, est une machine bâtie sur les infrastructures numériques et physiques qui irriguent la planète. Mais aujourd'hui, c'est l'une de ces infrastructures qui s'est transformée en piège mortel. Pour celui qui a bâti sa réputation sur le concept de "capitalisme responsable", c'est bien plus qu'un accident industriel : c'est une faillite morale. »

 

Victor sentit une brûlure d'acide dans son œsophage. Faillite morale. Ces mots allaient dorénavant coller à son nom comme le pétrole sur un oiseau de mer.

 

— Les réseaux sociaux ?

 

Tessa hésita.

 

— C'est... violent. Le hashtag #LandenKiller est en tête des tendances mondiales depuis deux heures. Il y a des appels au boycott de toutes nos filiales et des manifestations s'organisent déjà devant le siège à Zurich et devant nos bureaux à Londres.

Elle fit glisser une nouvelle fenêtre. C'était un flux boursier en temps réel où des chiffres clignotaient frénétiquement.

 

— L'action Landen Tech a été suspendue à la bourse de Zurich après une chute de 12,8 % à l'ouverture. C'est la plus grosse perte journalière de l'histoire du groupe.

 

Victor, qui s'y attendait, hocha la tête. C'était la mécanique du marché : la peur fait vendre. Mais son regard fut attiré par une autre ligne, qui défilait dans le bandeau inférieur de l'écran, en vert insolent.

GLOBAL ENERGY CORP (GEC) : + 2,5 %

— Kessler, souffla-t-il.

 

Richard Kessler, son éternel rival. Deuxième fortune mondiale avec 580 milliards de dollars. Là où Victor possédait les tuyaux, Kessler possédait le carburant : pétrole, gaz naturel, et depuis peu, les premières centrales de fusion nucléaire expérimentale. Global Energy Corp contre Landen Tech. L'extraction contre l'infrastructure. Deux visions du monde, deux façons d'exercer le pouvoir.

 

Victor imagina le sourire de Richard en ce moment précis. Celui-ci devait être dans son bureau de verre à Singapour, observant la chute de son concurrent avec la satisfaction froide d'un joueur d'échecs qui voit son adversaire perdre sa reine.

— Les analystes réagissent déjà, expliqua Tessa avec une neutralité professionnelle qui cachait mal son inquiétude. Le marché voit dans l'accident la preuve que les infrastructures physiques sont trop risquées, trop imprévisibles. Les capitaux se détournent des grands projets pour se réfugier dans l'extraction pure. Vers Kessler.

Victor leva les yeux.

 

— Combien j'ai perdu, en valeur absolue ?

 

Tessa déglutit.

 

— 108 milliards de dollars depuis l'effondrement. C'est la plus grosse perte individuelle jamais enregistrée.

 

Victor eut un rire sans joie.

 

— Le PIB du Kenya. Évaporé en huit heures.

Il reposa la tablette sur la table basse devant lui.

 

Tessa se racla la gorge.

 

— L'équipe de communication s'active. Nous préparons un communiqué officiel. Condoléances, promesse de transparence totale, engagement à coopérer avec les enquêteurs. Le cabinet juridique est déjà sur le dossier. Mais... la Bourse dévisse et les actionnaires… certains demandent déjà une réunion extraordinaire du conseil d'administration.

— Merci, Tessa, dit-il d'une voix éteinte. Ce sera tout pour l'instant.

— Monsieur, le communiqué...

— Plus tard. Laissez-moi.

— Bien monsieur.

Elle hésita encore un instant, puis se retira vers l'arrière de l'appareil. Victor entendit la porte de la cabine se refermer en douceur.

Le silence revint, seulement troublé par le sifflement de l'air sur le fuselage. Il se prit la tête entre les mains, les coudes posés sur ses genoux et se massa les tempes pour chercher à faire taire la migraine qui lui broyait le crâne.

Son regard tomba sur la table en ronce de noyer devant lui. Un objet y était posé, oublié là avant le décollage. C'était un flyer luxueux, imprimé sur du papier glacé épais, destiné au dossier de presse de l'inauguration. La couverture montrait une photo de synthèse idyllique du barrage de Nam Sai : l'eau bleue, la forêt verte, des enfants souriants courant sur la crête, et un soleil radieux à l'horizon.

En lettres dorées, embossées, le slogan brillait sous la lumière du plafonnier :

« L'AVENIR COMMENCE AUJOURD'HUI ».

Ses doigts saisirent le papier glacé. L'ironie était si violente qu'elle en devenait physique. L'avenir. Quel avenir ?

 

I​l feuilleta machinalement le dépliant et, page après page, des graphiques montrant la réduction des émissions de CO₂ défilèrent au milieu de photographies d'enfants laotiens jouant au football dans une salle de sport flambant neuve et se tenant main dans la main, souriants dans leurs uniformes, devant l'école nouvellement reconstruite.

Tout cela était vrai. Tout cela avait été fait. Landen Tech avait financé des dispensaires, des infrastructures, les villages relocalisés avaient reçu des compensations généreuses.

Et pourtant.

Victor froissa le dépliant entre ses mains et le jeta dans la corbeille à ses pieds avant de tourner la tête vers le hublot. De l'autre côté du triple vitrage, la nuit commençait à tomber. L'horizon n'était qu'une ligne violette séparant le noir de l'espace du gris des nuages.

Il repensa à l'adolescente. Elle n'avait pas voulu de sa pitié, ni de son aide. Elle avait vu le monstre derrière le bienfaiteur.

Victor appuya son front contre la vitre froide. Le jet continuait sa course imperturbable vers l'Ouest, cap sur Genève, fuyant le soleil levant, fuyant la scène du crime, mais Victor savait qu'il ne pourrait pas fuir indéfiniment.

Il ne s'agissait plus de cours de bourse, ni de réputation, ni même de prison. Il s'agissait de ce qu'il allait voir chaque matin en se rasant pour le reste de sa vie.

Tout en observant son reflet se superposer aux premières étoiles, pour la première fois depuis des décennies, Victor Landen ne calculait pas le coup d'après. Il ne planifiait pas.

Il contemplait simplement l'étendue de sa chute, et le vide vertigineux qui s'ouvrait sous ses pieds, à dix mille mètres d'altitude.

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