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10.
Victor arriva à la clinique de Genolier en fin de matinée.
L'établissement occupait le sommet d'une colline boisée, à vingt minutes de Genève, entouré de jardins soigneusement entretenus où des pins centenaires filtraient la lumière hivernale. De loin, on aurait pu le confondre avec un hôtel Belle Époque avec ses façades blanches et ses balcons ouvragés mais, à l'intérieur, l'atmosphère changeait de nature : parquet en chêne clair, plantes vertes dans chaque recoin, aquarelles apaisantes aux murs représentant des paysages alpins et clarté naturelle inondant les couloirs par de larges baies vitrées. Tout était pensé pour effacer la souffrance, ou du moins pour la rendre supportable.
Un interprète les attendait dans le hall, Tessa et lui. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, petit et discret, qui portait des lunettes rondes et un costume gris anthracite : il s'appelait Adoundeth et parlait laotien, français et anglais.
— Monsieur Landen, dit Adoundeth en lui serrant la main. Le docteur Müller vous attend au troisième étage.
Dans l'ascenseur, Victor sentit son cœur s'accélérer à mesure que les étages défilaient. Le regard furieux que Simmaly lui avait lancé ne l’avait pas quitté depuis Nam Sai et il sentait toujours la trace du crachat sur sa joue, telle une marque indélébile.
Le docteur Müller était une femme d'une soixantaine d'années. Elle avait les cheveux gris coupés court et, quand elle souhaita la bienvenue à Victor en lui serrant la main, une légère animosité dans sa voix laissait penser le contraire. Mais son directeur lui avait sans doute rappelé les généreuses subventions que Victor versait chaque année à la clinique et elle se forçait à faire bonne figure.
— Merci de me recevoir. Comment va-t-elle ?
— Physiquement, elle récupère. Les côtes se ressoudent et les contusions disparaissent. Mais elle ne parle toujours pas et elle refuse de s'alimenter correctement. Elle passe ses journées face à la fenêtre, sans bouger. Nous avons essayé plusieurs approches thérapeutiques, sans véritable succès pour l'instant.
— Est-ce que je peux la voir ?
Le docteur hésita en regardant Tessa.
— Même si elle est dans un état catatonique, médicalement, rien ne s’oppose à ce que vous la voyiez. Si ça ne tenait qu’à moi, je vous dirais que c’est encore trop tôt. Cependant, j’imagine que vous n’avez pas fait tout ce chemin pour repartir, n’est-ce pas ?
— Je veux essayer, insista Victor.
Le docteur Müller les guida le long d'un couloir silencieux. Dans le service pédiatrique, l'odeur aseptisée rappela brutalement à Victor les tentes médicales de Nam Sai, et il ralentit malgré lui.
La porte était entrouverte. À travers l'entrebâillement, une silhouette menue était assise dans un fauteuil près de la fenêtre, le dos tourné. Victor prit une longue inspiration et entra.
Simmaly était vêtue d’une chemise d'hôpital bleu pâle beaucoup trop grande pour elle. Ses cheveux noirs, lavés et brossés, étaient retenus par une simple barrette. Elle regardait fixement au dehors, les mains posées à plat sur ses genoux, parfaitement immobile, comme une statue de cire.
Victor frappa doucement. Elle ne réagit pas.
— Simmaly, dit Victor doucement, en avançant de quelques pas.
Soudain, il réalisa qu’il ne savait pas quoi dire, qu’il ne savait plus pourquoi il était venu.
— Je voulais juste te dire que…
Adoundeth commença à traduire lorsque Simmaly tourna brusquement la tête vers lui.
Victor s'arrêta net. Le regard de l'adolescente venait de s’éclairer. Il n'était plus vide, mais brûlant de terreur et de rage, deux choses qui n'auraient pas dû pouvoir coexister dans les yeux d'une enfant de quinze ans. Elle ouvrit la bouche et poussa un cri strident, aigu, animal, qui transperça le silence feutré de la chambre et dut résonner dans toute la clinique.
— Simmaly, je...
Elle se leva d'un bond, bascula le fauteuil derrière elle et se plaqua contre le mur, les bras levés devant elle, comme pour se protéger d'un coup qui n'en finissait pas d'arriver. Le cri continuait, ininterrompu, mécanique, désespéré. Victor resta figé, incapable du moindre geste.
Le docteur Müller et une infirmière intervinrent aussitôt.
— Monsieur Landen, sortez ! ordonna fermement le médecin.
Victor recula, les mains levées en signe d'apaisement, et obéit. L'infirmière tenta de calmer la jeune fille, mais Simmaly se débattait, les yeux fermés, prisonnière d'une terreur que personne dans ce couloir propre, dans cette clinique blanche, dans ce pays riche et tranquille, n'était en mesure de soulager.
Victor s'adossa au mur du couloir, les jambes tremblantes, la tête entre les mains. Tessa, qui était restée en retrait depuis le début, s'approcha doucement.
— Monsieur...
— Je n'aurais pas dû venir, murmura Victor. Je lui fais du mal rien qu'en étant là.
Il releva la tête. Ses yeux étaient rouges.
— C'est moi le monstre, Tessa. Pour elle, je suis le monstre.
Tessa ne répondit pas. Il n'y avait rien à répondre. Il avait raison.
Dans la chambre, les cris s'étaient peu à peu transformés en sanglots étouffés. Le docteur Müller sortit et referma la porte avec précaution.
— Je suis désolée, dit-elle. Je vous avais prévenu.
— Je sais.
— Elle va se calmer.
Victor se redressa, essayant de retrouver une contenance.
— Le trauma qu'elle a subi est l'un des plus violents que j'aie rencontrés en trente ans de carrière, continua le docteur Müller. Elle a vu sa famille, ses amis, son monde entier disparaître en quelques minutes. À quinze ans. C'est... immense. Avec du temps, les bons thérapeutes, de la patience, elle pourra peut-être reconstruire quelque chose. Mais elle ne sera jamais la même. Personne ne le pourrait.
— Qu'est-ce que je peux faire pour l'aider ?
Le docteur Müller le regarda longuement.
— Continuer de payer ses soins. Et la laisser tranquille.
Le coup fut rude, mais Victor ne broncha pas.
— Je vous laisse avec Adoundeth, ajouta le médecin en s’éloignant. Il pourra peut-être vous aider à comprendre certaines choses.
Victor se tourna vers l'interprète qui se tenait en retrait, les mains croisées devant lui, le visage empreint d'une tristesse respectueuse.
— Monsieur… dans la culture laotienne, il y a une croyance forte en ce qu'on appelle les phi… les esprits. Quand quelqu'un meurt de manière violente, tragique, son esprit ne trouve pas le repos. Il reste coincé entre deux mondes, habité par la souffrance.
Il marqua une pause.
— Simmaly a vu sa famille mourir. Elle est la seule survivante. En son for intérieur, elle porte peut-être la culpabilité de ceux qui sont partis. Et vous... vous êtes celui qui a causé leur mort. Pour elle, vous êtes peut-être l'incarnation même de ce phi vengeur. Celui qui est venu les prendre.
Victor sentit un frisson glacé lui parcourir le dos.
— Comment est-ce que je peux la convaincre que je ne suis pas... ça ?
— Vous ne pouvez pas, Monsieur Landen, répondit Adoundeth avec un sourire triste. Pas directement, en tout cas. Ce genre de blessure ne se guérit pas avec des mots, ni avec de l'argent, elle se guérit avec le temps, et avec des gestes. De petits gestes, répétés, qui montrent que le monde n'est pas fait uniquement de destruction.
Pendant qu'il digérait ces paroles, Victor remarqua Tessa un peu plus loin dans le couloir. Elle discutait à voix basse avec l’infirmière à qui elle glissa discrètement un document sorti de son sac à main.
— Merci, Adoundeth. Je n'avais pas vu les choses sous cet angle, conclut Victor en lui serrant la main. Est-ce que cela vous dérangerait de continuer à venir régulièrement, au cas où Simmaly dirait quelque chose ?
— Avec plaisir, Monsieur. Et merci pour votre générosité.
***
Ce n'est qu'une fois dans la Mercedes, en route vers Genève, que Victor se tourna vers Tessa.
— Qu'avez-vous donné à l’infirmière ?
— Pardon ?
— Dans le couloir. Je vous ai vue sortir quelque chose de votre sac. Qu'est-ce que c'était ?
Tessa hésita un instant, puis avoua à voix basse.
— Une photo du village avant sa destruction. Je l'ai trouvée dans les archives du projet. J’ai pensé que… Peut-être que cela pourrait être un déclic. Je me suis dit qu'elle avait au moins le droit d'avoir ça. Un souvenir, une preuve que son monde a existé.
Victor ne répondit rien. La mâchoire serrée, il détourna le regard vers la route et laissa le paysage défiler : les vignobles enneigés du Lavaux, le lac gris acier sous le ciel bas de janvier, les montagnes à peine visibles dans la brume.
— J’aurais dû vous en parler avant, excusez-moi…
— Vous avez bien fait.
Ils roulèrent encore quelques kilomètres sans échanger un mot. Tessa alluma sa tablette et commença à parcourir ses emails, reprenant instinctivement son rôle, sa fonction, l'armure de l'efficacité qui était aussi sa manière à elle de tenir.
— Monsieur, puis-je vous faire un point sur la situation ?
— Allez-y.
— Nous avons reçu les premiers sondages d'opinion depuis votre discours. Soixante-deux pour cent des Européens et cinquante-huit pour cent des Américains voient Eden Initiative d'un œil favorable. C'est bien au-dessus de ce que nous espérions.
Victor hocha la tête. C'était une bonne nouvelle. Il attendit le "mais".
— Mais aucun milliardaire n'a encore annoncé vouloir contribuer. Pas un seul. Même pas symboliquement.
Victor ne fut pas surpris. C'est le contraire qui l'eût étonné. Tessa continua de faire défiler ses emails.
— Comme vous me l'avez demandé, j'ai refusé toutes les demandes d'interview, quarante-sept au total : Bloomberg, CNN, Le Monde, le Financial Times...
— Très bien.
— Il y a toutefois une demande qui mériterait peut-être de faire exception.
Victor leva les yeux.
— Laquelle ?
— Un journaliste indépendant. Malik Farouq. Vous le connaissez peut-être ?
— Non.
— Très influent. Il a plus de six millions d'abonnés et est spécialisé dans les questions climatiques et écologiques. Il organise des débats en direct, très suivis, avec une réputation de rigueur et d'impartialité.
— Et qu'est-ce qu'il veut ?
— Il vous propose un débat public face à Richard Kessler.
Victor se redressa légèrement.
— Kessler a accepté ?
— Oui.
Il réfléchit en regardant défiler les panneaux qui annonçaient Genève à vingt kilomètres.
— Pourquoi lui plutôt que Bloomberg ou le Financial Times ?
— Parce que Bloomberg et le Financial Times parlent aux actionnaires qui ont déjà pris leur décision. Les millions d'abonnés de Malik ne lisent pas la presse financière, ce sont eux qui doivent comprendre ce qu'est Eden Initiative. Et dans un débat en direct, il n'y a aucun montage, aucune reprise hors contexte. Mais c'est aussi risqué : Kessler va vous attaquer sur la catastrophe, sur votre crédibilité, sur votre état psychologique... C'est exactement ce qu'il a commencé à faire lors de sa conférence de presse...
— Je sais.
— Est-ce que je décline également ?
— Non. Je ne peux pas me cacher indéfiniment. Si j'esquive ce débat, je passe pour un lâche. Kessler dira que je n'ose pas défendre mes arguments devant quelqu'un qui peut lui répondre. Combien de temps l'opinion publique me restera-t-elle favorable si je reste terré chez moi au lieu de défendre publiquement Eden Initiative ? Acceptez l'invitation. Dites-lui que je serai là.
— Quand voulez-vous que ce débat ait lieu ?
— Le plus tôt possible. Avant que Kessler n'ait le temps de préparer trop de munitions.
— D’accord.
Tessa se replongea dans sa tablette pour laisser Victor tranquille car elle le sentait toujours préoccupé par la réaction de Simmaly.
De petits gestes, répétés, qui montrent que le monde n'est pas fait uniquement de destruction.
Victor repensa à la photo que Tessa avait glissée à l'infirmière sans un mot, sans attendre qu'on le lui demande. Un geste simple et évident, le genre de chose à laquelle il n'aurait pas pensé. À laquelle il ne pensait plus depuis longtemps. Pas seulement avec Simmaly...
— Avant de rentrer chez moi, dit-il, faisons un détour.
— Où allons-nous ?
— Chez Alix.
> Chapitre 11 : parution le 15 mars
