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8.
La salle plénière principale du Congress Centre était bondée. Mille huit cents personnes – chefs d'État, capitaines d'industrie, éditorialistes vedettes – étaient assises dans la pénombre, le visage tourné vers la scène immense. L'air vibrait d'une tension particulière, de celle qui précède les moments que l'on sait déjà qu'ils vont compter.
Victor Landen, l'homme le plus riche du monde, allait prendre la parole pour la première fois depuis la catastrophe qui avait coûté la vie à plus de trois cents personnes au Laos.
Les murmures s'éteignirent quand il apparut sous les projecteurs, portant un costume sombre, sobre, sans cravate.
Victor posa ses mains à plat sur le pupitre. Devant lui, le prompteur affichait la première phrase du discours rédigé par ses communicants : « Mesdames, Messieurs, la tragédie qui nous frappe est une épreuve pour nous tous... » Victor pressa le bouton "Off" discrètement. L'écran s'éteignit.
— Mesdames et messieurs. Je suis ici aujourd'hui pour vous parler de responsabilité.
Il laissa passer quelques secondes avant d’enchaîner.
— Depuis une semaine, on me demande des comptes sur la tragédie du barrage de Nam Sai. On me demande si je savais. On me demande si j'ai failli.
Il balaya l'assemblée du regard, s'arrêtant sur certains visages installés dans les premiers rangs qu'il connaissait depuis plus de vingt ans.
— La réponse est oui. J'assume l'entière responsabilité de ce qui s'est passé. Pas en tant que président d'une entité juridique abstraite, mais en tant qu'homme. C'est moi qui ai signé les ordres. C'est moi qui ai créé la culture de l'urgence qui a mené à la négligence. C'est moi qui ai tué ces trois cents personnes.
Un murmure parcourut la salle comme une onde de choc électrique. Non content de ne pas suivre le programme prévu, Victor Landen venait d'avouer une négligence criminelle à la télévision mondiale.
— Je veux profiter de cette tribune pour présenter mes excuses à celles et ceux qui ont tout perdu à cause de moi, poursuivit-il. Mais mes excuses ne suffisent pas. Car Nam Sai n'est pas un accident. C'est un symptôme. L'effondrement de ce barrage m'a ouvert les yeux sur une réalité que je refusais de voir depuis trente ans. Je prends aujourd'hui la responsabilité de toutes les conséquences négatives créées par les chantiers de Landen Tech : les écosystèmes détruits, les populations déplacées, les nappes phréatiques asséchées pour refroidir nos serveurs.
La salle était désormais plongée dans un silence minéral. On n'entendait plus que le bourdonnement des caméras de télévision et le souffle court de quelques personnes qui retenaient leur respiration. Personne ne s'attendait à ça. C'était un suicide médiatique en direct.
— Ça m'a pris beaucoup de temps, continua Victor. Trop, diront certains. Mais j'ai enfin réalisé une chose simple. Je ne suis pas la solution. Je suis le problème.
Il pointa un doigt accusateur vers ses pairs.
— Et vous aussi. Toutes les personnes présentes dans cette salle sont le problème.
Le malaise devint palpable. Des protestations commencèrent à s'élever, étouffées d'abord, puis plus franches. Quelqu'un cria "Scandaleux !" depuis les fauteuils du fond.
— Le monde court à sa perte. Ça fait des décennies que les scientifiques tirent la sonnette d'alarme. Nous lisons leurs rapports dans nos jets privés, nous les commentons dans nos séminaires entre deux coupes de champagne, et puis nous continuons. Business as usual.
Le visage de Victor était projeté en gros plan sur les écrans géants derrière lui. Tout le monde était suspendu à ses lèvres. Que diable lui prenait-il ?
— Souvenez-vous du COVID. En quelques semaines, face à une urgence mondiale, nous avons arrêté l'économie. Nous avons trouvé des centaines de milliards de dollars, nous avons pris des décisions difficiles pour le bien de l'humanité. C'était possible et nous l'avons fait. Alors pourquoi n'en est-il pas de même avec l'écologie ? C'est pourtant un enjeu infiniment plus important. Il ne s'agit pas d'une grippe, mais de la survie même de l'espèce humaine, et de la vie terrestre tout entière. Pourquoi cette inertie ?
Il répondit lui-même, implacable.
— Parce qu'on pense qu'on a le temps. Parce qu'on se rejette la responsabilité. Les États attendent les entreprises, les entreprises attendent les consommateurs, les consommateurs attendent les États. Reconnaissons-le : si rien ne change, ce n'est pas parce qu'on ne le peut pas. C'est parce qu'on ne le veut pas.
Plusieurs personnes offusquées commencèrent à se lever. Un magnat de l'industrie automobile récupéra sa veste et se dirigea vers la sortie d'un pas raide. D'autres suivirent. Victor les regarda partir sans ciller. Il s'y attendait.
— L'argent existe. Vous le savez, vous êtes assis dessus. Et quand bien même il n'existerait pas, quelle valeur a-t-il comparé au futur de nos enfants ? Rien. Ce n'est que du papier, des zéros et des uns stockés dans des serveurs que je possède. Que diront de nous les générations futures, quand elles vivront dans un monde trop chaud, devenu invivable ? Que diront mes petits-enfants, vos arrière-petits-enfants ? Ils diront que nous savions. Et que nous avons laissé faire.
Il se tourna vers la loge où se trouvaient les chefs d'État. Certains baissèrent les yeux, d'autres le fixèrent avec une hostilité non dissimulée.
— Les politiques ne font rien parce qu'ils sont prisonniers du système électoral. S'ils ne prennent aucune mesure radicale, s'ils s'en tiennent à des lois cosmétiques, c'est pour ne pas froisser leurs électeurs, et surtout leurs financeurs. C'est-à-dire nous.
Il avait l'air soudain plus grand, libéré d'un poids immense.
— Je ne veux pas que, dans vingt ans, on dise de Victor Landen qu'il a laissé faire. L'avenir ne commence pas demain. Il commence aujourd'hui. Et moi, j'ai les moyens de mes ambitions.
Il marqua une pause solennelle. Les caméras zoomèrent sur son visage. C'était le moment. Le point de non-retour. Dans les coulisses, Tessa retenait son souffle.
— C'est pourquoi j'annonce, avec effet immédiat, la cessation de tous les grands chantiers d'infrastructure en cours de Landen Tech jugés écologiquement nuisibles. Nous arrêtons de creuser. Nous arrêtons de bétonner.
Un brouhaha monta de la salle. Des exclamations étouffées et des rires incrédules se firent entendre. Victor eut une pensée fugace pour Alix, qu'il n'avait pas prévenue de cette décision. Elle allait le détester. Mais elle allait détester encore davantage ce qui allait suivre.
— Et j'annonce la création d'une fondation privée, Eden Initiative. J'y transfère la majorité de mes actifs personnels. Son but est unique : lever des fonds considérables pour sauver la planète tant qu'il est encore temps. Financer la réparation, la régénération, la protection du vivant, sans attendre de retour sur investissement autre que notre survie.
Le chaos monta d'un cran. Des voix s'élevaient maintenant franchement, certaines pour protester, d'autres pour demander des précisions. Des téléphones sonnaient dans toutes les rangées. Victor n'y prêta aucune attention. Il fixa la caméra centrale, ignorant les mille huit cents personnes devant lui pour s'adresser directement au monde entier, au-delà des murs dorés de Davos.
— J'invite tous les millionnaires, tous les milliardaires ici présents, et tous ceux qui m'écoutent, à me rejoindre. Je vous demande de contribuer au minimum à dix pour cent de votre fortune.
Des rires nerveux éclatèrent dans la salle. Certains crurent à une blague. Victor attendit que le bruit retombe, un petit sourire triste aux lèvres, presque ironique.
— Soyons honnêtes. Dix pour cent, cela n'affectera en aucun cas votre mode de vie. Vous garderez vos maisons, vos bateaux, et vos héritiers seront à l'abri sur plusieurs générations. Mais ces dix pour cent, mis en commun, permettront de prendre immédiatement les mesures indispensables pour protéger ce qui peut encore l'être.
Il reprit son sérieux, le visage grave, presque sévère. La salle se tut à nouveau, captivée malgré elle.
— Il est trop tard pour empêcher le coup de partir. La balle a déjà quitté le canon du pistolet. Le climat a changé. Mais il est encore temps de modifier sa trajectoire. La laisserons-nous nous toucher à la tête, au cœur ? Ou réussirons-nous à dévier le tir pour qu'il ne nous touche qu'à la jambe ou au bras ? Nous serons blessés, oui. Mais nous serons vivants.
Il reprit son souffle.
— Je vous remercie de votre attention. Et j'espère, pour nous tous, que ce message sera entendu.
Il quitta la scène sans attendre de réaction. Derrière lui, un chaos de voix monta, des cris, des huées, des applaudissements isolés noyés dans le tumulte. Des journalistes se précipitèrent vers les sorties, téléphones collés à l'oreille. Les caméras pivotaient frénétiquement entre Victor qui disparaissait dans les coulisses et la salle en ébullition.
Victor Landen ne le savait pas encore, mais il venait d'enclencher quelque chose d'irréversible.
> Chapitre 9 : parution le 1er mars
