
Feuilleton gratuit
Un nouveau chapitre chaque dimanche !
11.
Alix Landen détestait le vide. Le vide était du temps perdu, et le temps perdu constituait, à ses yeux, une faute professionnelle.
Assise au bout de l'immense îlot central de sa cuisine en marbre noir, elle attrapa un maki au thon épicé du bout de ses baguettes sans quitter l'écran de son iPad des yeux. La tablette diffusait une masterclass d'un gourou de la Silicon Valley sur l'optimisation agressive des biais cognitifs dans les négociations de crise. Alix mâcha lentement, assimilant chaque mot, digérant chaque concept, afin de pouvoir les transformer en armes.
Son appartement était à son image : une pure démonstration de force. C'était un penthouse de deux cent vingt mètres carrés, au sommet d'une tour de verre sur la rive droite du Rhône. Du sol au plafond, chaque détail affirmait la puissance, le contrôle et la victoire. L'espace, vaste et épuré à l'extrême, était totalement dénué de la moindre photographie encadrée, du moindre bibelot ou d'un quelconque objet personnel qui aurait pu trahir une faille sentimentale. À la place, le salon s'ouvrait sur une zone dédiée à la performance physique, installée face aux immenses baies vitrées surplombant le jet d'eau. On y trouvait un rameur Concept2, un rack de kettlebells alignés du plus léger au plus lourd, ainsi qu'un appareil de tractions dont le métal poli réfléchissait la ville en contrebas.
Le corps devait être aussi affûté que l'esprit. C'était la leçon principale qu'elle avait retenue de la Harvard Business School, après avoir broyé la concurrence sur les bancs d'HEC en sortant major de promotion dans les deux institutions. Elle ne mentionnait jamais ce détail elle-même, mais elle ne prenait pas non plus la peine de le démentir quand d'autres s'en chargeaient à sa place.
Alix ne s'encombrait d'aucune relation inutile. Elle n'avait pas de petit-ami officiel, car une telle implication exigeait beaucoup trop de compromis émotionnels. Elle préférait s'entourer d'amants réguliers, triés sur le volet, disponibles quand elle en avait besoin et invisibles le reste du temps ; ils n'étaient à ses yeux que de simples variables d'ajustement pour son équilibre physiologique. En tant que directrice de la stratégie de Landen Tech à seulement trente-deux ans, elle s'autorisait cinq heures de sommeil par nuit et se levait invariablement à cinq heures trente. Tout le reste n'était que du bruit de fond.
Le carillon de l'interphone vidéo la tira brusquement de sa concentration. Elle fronça les sourcils en constatant qu'il était vingt et une heures passées, car elle n'attendait absolument personne. Elle glissa jusqu'à l'écran tactile fixé au mur et en effleura la surface pour afficher l'image captée par la caméra du hall.
C'était son père. Seul. Tessa, son indéfectible bras droit qu'elle ne pouvait pas supporter, n'était pas à ses côtés.
Alix sentit son rythme cardiaque s'accélérer d'une fraction de seconde, juste avant que son entraînement mental ne reprenne le dessus. D'un geste sec, elle appuya sur le bouton d'ouverture. Victor n'était encore jamais venu chez elle. En six ans, ils s'étaient toujours donné rendez-vous au Cube, le siège de l'entreprise, ou dans les restaurants étoilés de la ville. Qu'il fasse le déplacement jusqu'à son appartement ce soir, après le séisme qu'il venait de déclencher, la mettait inévitablement sur ses gardes.
Quand la porte de l'ascenseur privé s'ouvrit directement dans le vestibule, Alix l'attendait, droite, les bras croisés sur son pull en cachemire noir. Victor fit quelques pas, hésitant, et balaya l'immense espace des yeux. Il tenait une petite boîte blanche à la main, du genre qu'on trouve dans les pâtisseries genevoises.
— C'est... très grand, finit-il par dire.
— C'est fonctionnel.
Il lui tendit la boîte.
— Je suis passé chez Läderach. Leur forêt-noire. Tu te souviens ? Tu en redemandais toujours quand tu étais petite.
Alix prit la boîte sans un mot et la posa sur le comptoir de l'entrée.
— Je ne mange pas de sucré le soir. Ça dérègle mon métabolisme. Mais merci.
Elle le précéda jusqu'à la cuisine ouverte.
— Tu veux du thé ?
— Volontiers.
Elle mit de l'eau à chauffer pour un sencha japonais, exécutant des gestes précis et millimétrés, tandis que Victor continuait d'inspecter les lieux en silence. Il finit par s'arrêter devant la baie vitrée, les mains enfouies dans les poches de son manteau.
— Comment vas-tu ? demanda-t-il enfin d'une voix éteinte.
Alix se tourna vers lui, la théière en fonte fermement tenue en main.
— Je vais mal. L'action a dévissé de dix-huit pour cent à la clôture de la bourse. Mon téléphone vibre toutes les quarante secondes. Les investisseurs exigent ma tête ou la tienne, et nos avocats sont actuellement en train de calculer combien de milliards d'indemnités pour rupture de chantiers vont nous tomber dessus. Voilà très exactement comment je vais.
Victor encaissa la rafale de reproches sans ciller. Il s'approcha lentement du comptoir et posa les mains sur le marbre froid.
— Je suis désolé, Alix. Je sais que j'aurais dû t'en parler avant de monter sur cette tribune, ou au moins te prévenir. Mais je ne pouvais tout simplement pas le faire.
— Si tu l'avais fait, j'aurais déployé toute mon énergie pour t'en dissuader.
— C'est précisément pour cette raison que je me suis tu.
Elle lui versa son thé, posa la tasse devant lui avec un peu trop de force, et le dévisagea avec une insistance glaciale.
— Tu es malade ? demanda-t-elle soudainement, le regard dur et inquisiteur. Tu as un cancer ? Une dégénérescence neurologique ? Est-ce pour cela que tu te lances dans cette croisade pathétique ?
— Non, Alix. Je vais très bien sur le plan médical.
Il prit sa tasse, enveloppant la fonte brûlante de ses deux mains comme pour y puiser un peu de chaleur.
— J'ai juste eu une véritable prise de conscience. À Nam Sai, j'ai vu de mes propres yeux ce que nous faisons au monde. Ce n'était pas résumé dans un lointain rapport de responsabilité sociale ou masqué derrière les cellules d'un fichier Excel. Je l'ai vu en vrai. Le monde court à sa perte, et nous sombrons avec lui. Nous fonçons droit dans un mur à deux cents à l'heure, tout en nous félicitant de la qualité du cuir de nos sièges. Je veux simplement essayer de faire quelque chose avant le point d'impact.
Il plongea son regard dans le sien, cherchant désespérément une étincelle de compréhension.
— Tu ne penses donc jamais au futur ? Au monde que tu laisseras...
Alix laissa échapper un rire bref et sec, totalement dépourvu de la moindre joie.
— Je n'ai pas d'enfants et je n'en aurai probablement jamais. Je ne peux pas me permettre de sacrifier la réalité de mon présent sur l'autel d'un futur qui n'existe, pour l'instant, que dans les rapports du GIEC et les beaux discours de Davos.
Elle but une gorgée de thé avant de reprendre l'offensive, implacable.
— Et même si j'en avais, Papa, crois-tu vraiment qu'Eden Initiative changera quoi que ce soit à la trajectoire de la planète ? Tu penses que, sous prétexte que tu fais don de trente-quatre milliards, les autres milliardaires vont te suivre par miracle ? Sais-tu combien ont déjà annoncé leur contribution financière ? Zéro. Parce qu'ils te regardent tous faire exactement ce qu'ils redoutaient le plus : te suicider économiquement pour satisfaire ton propre ego.
Victor encaissa ce nouveau coup en silence.
— C'est mon argent, finit-il par rétorquer avec un calme troublant. C'est ma société. J'en suis le fondateur, ce qui me laisse libre d'en faire ce que je veux.
— Non.
Le mot claqua dans l'air, net et définitif.
— Tu en es le fondateur, tu es le visage de l'entreprise et sa légende vivante. Mais c'est le conseil d'administration qui possède le véritable pouvoir, et tu le sais parfaitement puisque tu as signé ces statuts toi-même. Ce que tu as fait à Davos — annoncer l'arrêt brutal des chantiers en cours et transférer des actifs colossaux sans aucune consultation préalable — constitue une violation caractérisée de tes obligations fiduciaires. Les avocats ont déjà monté un dossier solide contre toi.
Elle se pencha légèrement par-dessus l'îlot central, soutenant son regard sans flancher.
— Je vais convoquer un conseil d'administration extraordinaire pour te révoquer de tes fonctions. Et je te demanderai officiellement de passer un examen psychiatrique.
Victor reposa sa tasse avec une lenteur calculée.
— Fais tout ce que tu penses devoir faire.
Ce n'était pas de la résignation. C'était bien pire : c'était de l'indifférence pure, et Alix le reconnut aussitôt avec un frisson de colère froide.
— Tu te rends au moins compte de ce que tu es en train de faire ? s'emporta-t-elle, tandis que, pour la première fois de la soirée, la maîtrise absolue de sa voix se fissurait d'un millimètre. J'ai passé dix ans de ma vie à construire une stratégie globale, à préparer des acquisitions complexes, à consolider nos positions sur les marchés. J'ai porté des projets d'avenir que tu n'as même jamais pris la peine d'examiner sérieusement. Et aujourd'hui, tu décides de tout brûler en dix minutes sur une scène mondaine en Suisse.
— Je t'ai observée attentivement, répondit Victor d'une voix d'une douceur terrible. C'était dans la salle du conseil, la semaine dernière. Tu parlais des trois cents morts du Laos comme s'il s'agissait d'une simple ligne de passif dans un bilan comptable. J'ai vu ce jour-là une femme que je ne reconnaissais plus.
— Tu as simplement vu quelqu'un qui faisait son travail.
— C'est exactement ce que je me racontais à moi-même, pendant plus de trente ans.
Le silence retomba sur la pièce, bien plus lourd que le précédent. Victor laissa son regard dériver vers la grande baie vitrée, observant les lumières lointaines de la ville qui s'allumaient dans la nuit genevoise.
— Tu te souviens du chalet de Verbier ? demanda-t-il soudainement avec une pointe de nostalgie. Tu devais avoir sept ou huit ans. Nous étions restés bloqués trois jours entiers par la neige. Il n'y avait qu'Hélène, toi, moi et la tempête au-dehors. On jouait aux cartes pendant des heures sur le tapis, on faisait fondre du chocolat sur le vieux poêle...
— Papa.
— Tu demandais toujours à perdre exprès, juste pour que la partie continue et que je reste assis avec toi, ajouta-t-il doucement. C'était sans doute la seule époque de ton existence où tu acceptais de perdre.
— Papa, répéta Alix d'un ton beaucoup plus ferme. Arrête ça tout de suite.
Il s'arrêta. Elle avait détourné les yeux et ne regardait plus dans sa direction, mais fixait plutôt le cadran de sa montre, un geste d'impatience qu'elle n'avait même pas cherché à dissimuler.
— J'ai une importante réunion virtuelle avec les investisseurs chinois dans vingt minutes, déclara-t-elle pour couper court à l'émotion.
Victor hocha la tête et se leva avec raideur. Il boutonna sa veste avec soin et ramassa son lourd manteau posé sur l'accoudoir du canapé.
— Bien sûr.
Il s'avança lentement vers elle, marquant un instant d'hésitation. Il ouvrit légèrement les bras, esquissant un mouvement instinctif qui cherchait un réconfort qu'il ne savait pas encore nommer. Alix fit un demi-pas mécanique vers lui et lui offrit simplement sa joue, gardant les bras le long du corps. Il y déposa un baiser respectueux.
— Prends soin de toi, dit-il dans un souffle.
Ne daignant pas répondre, elle attendit que les portes de l'ascenseur se referment, puis elle resta immobile un moment au milieu du loft, les bras croisés, regardant l'endroit où son père s'était assis.
Le thé dans sa tasse était froid.
Elle le vida dans l'évier, rinça les deux tasses, les rangea. Son regard tomba sur la boîte blanche de la pâtisserie, toujours posée sur le comptoir de l'entrée. Elle la saisit et la jeta dans la poubelle sans l'ouvrir.
Elle s'installa à son bureau, ouvrit sa messagerie, chercha la conférence de Shanghai dans son calendrier.
Alix Landen n'avait jamais connu le goût de l'échec. Pas une seule fois depuis ce matin glacial à Paris où elle avait consulté ses résultats d'admissions sur un écran d'ordinateur de la bibliothèque et décidé, à tout juste dix-neuf ans, que la médiocrité ne ferait jamais partie de ses options. Tout ce qu'elle avait profondément voulu, elle avait fini par l'obtenir à la force de sa volonté. Tout ce qu'elle avait bâti, elle l'avait construit seule, progressant dans l'ombre imposante d'un père dont le nom lui ouvrait certes les portes, mais qui était bien trop absent pour constater l'ampleur du travail titanesque qu'elle accomplissait une fois à l'intérieur.
Elle n'allait pas le laisser tout détruire sur un coup de tête moralisateur. Landen était aussi son nom de famille, et elle comptait bien en protéger l'héritage.
> Chapitre 12 : parution le 22 mars
