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Et si l'homme le plus riche du monde décidait de consacrer toute sa fortune... à sauver la

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9.

Le discours de Victor Landen fit le tour du monde en moins d'une heure.

Sur les réseaux sociaux, l'explosion fut immédiate. Le hashtag #EdenInitiative devint tendance mondiale avant même que Victor n'ait quitté le Conference centre. Les premières captures d'écran circulaient déjà, découpées, commentées, détournées en mèmes, partagées des millions de fois dans un tourbillon incontrôlable. 

Les réactions étaient instantanées et violemment polarisées.

Les enthousiastes saluaient enfin quelqu'un qui osait nommer les choses et agir : C'est exactement ce dont on a besoin. Un ultrariche qui comprend enfin. Lui peut vraiment avoir un impact. Pour la première fois, l’espoir est permis. Les cyniques dénonçaient une opération de communication désespérée d'un milliardaire en chute libre essayant de racheter son image : Il a tué trois cents personnes et maintenant il joue les sauveurs ? Du pur marketing ! Les haineux, eux, ne cherchaient pas à argumenter : Qu'il crève avec son fric. Qu'il rende l'argent volé aux pauvres qu'il a exploités toute sa vie.

 

Le GIEC publia un communiqué saluant « un geste significatif qui doit être suivi d'actions concrètes et mesurables ». Greenpeace déclara « saluer l'initiative mais rester vigilant sur les modalités de mise en œuvre et la transparence des fonds ». Le WWF se dit « prêt à collaborer si les ressources sont utilisées de manière transparente et efficace ». À l'inverse, les collectifs les plus radicaux furent lapidaires, à l'image d'Earth First! qui publia un simple message : « On ne sauve pas le monde avec l'argent de celui qui y a mis le feu. Garde tes milliards tachés de sang. »

 

Quelques scientifiques se prononcèrent publiquement en faveur de Victor, saluant son courage et appelant les autres milliardaires à suivre son exemple. D'autres restaient profondément sceptiques, estimant que c'était trop peu, trop tard, que dix pour cent ne suffirait jamais à inverser la tendance, et que de toute façon les riches ne suivraient pas.

 

À Davos, les manifestants qui criaient « Assassin ! » quelques heures plus tôt étaient maintenant divisés. Certains voyaient dans le discours une victoire, la preuve que leur mobilisation avait forcé Victor à agir. D'autres y voyaient une récupération, la manœuvre habile de celui-là même qu'ils dénonçaient pour transformer leur combat en caution morale.

Retranché dans sa suite du Steigenberger, Victor regardait les chaînes d'information en boucle, zappant d'une à l'autre pour ne rien manquer des réactions. Il vit ainsi Leah Cortez, interrogée en direct, rester évasive et mesurée.

 

— J'attends de voir les actes avant de juger les intentions, disait-elle également. Les milliardaires, comme les politiques, sont très doués pour les beaux discours, beaucoup moins pour les actions concrètes.

Mais Victor capta une hésitation dans sa voix, une légère fissure dans l'armure de son scepticisme. La même qu'il avait perçue la veille, dans sa suite, quand il lui avait posé la question de savoir si la Terre pouvait encore être sauvée. 

Pendant ce temps, sur les marchés financiers, c'était le carnage.

Le cours de l'action Landen Tech s'effondra dès l'ouverture : moins huit pour cent dans les premières minutes, puis moins douze, puis moins quinze en quelques heures. Les traders paniquaient, les algorithmes vendaient massivement, les actionnaires exigeaient des explications que personne n'était en mesure de fournir parce que personne n'avait été prévenu. C'était un effondrement brutal, violent, qui rappelait les pires moments de crise financière.

 

Deux heures après le discours, Richard Kessler organisa une conférence de presse éclair. Victor augmenta le volume.

 

— Je tiens d'abord à exprimer ma profonde tristesse, commença Kessler avec une gravité étudiée, de voir un concurrent et ancien ami dans un tel état de détresse psychologique. La pression de la catastrophe de Nam Sai a manifestement brisé Victor Landen. C'est triste à voir. Vraiment. Mais nous devons reconnaître les signes quand quelqu'un n'est plus en état de diriger une entreprise de cette envergure.

 

Il secoua légèrement la tête, avec une compassion si parfaitement feinte qu'elle en devenait presque obscène.

 

— Ce discours était une opération de communication désespérée et ratée. Une tentative pathétique de reprendre le contrôle de l'opinion publique après avoir perdu celui de son entreprise.

 

Puis il lâcha innocemment sa bombe, avec l'air de celui qui fait une confidence regrettable mais nécessaire.

 

— J'ai proposé à Victor, hier soir même, de racheter certains de ses actifs à un prix équitable afin de le sortir de cette crise avec dignité. En ami. Il a refusé sans même y réfléchir. Et maintenant, quelques heures plus tard, il annonce l'arrêt de tous ses chantiers ? Le timing est... pour le moins curieux.

 

Il ne prononça pas les mots « délit d'initié » explicitement mais il les fit planer dans l'air comme un poison à diffusion lente, laissant chaque journaliste présent faire le chemin seul, arriver seul à la conclusion souhaitée.

 

— C'est facile d'accuser les riches, continua-t-il en durcissant le ton, mais les vrais responsables sont les pouvoirs publics qui ne prennent pas leurs responsabilités. Moi, je donne du travail à des dizaines de milliers de personnes dans le monde. Je leur permets de vivre décemment, d'élever leurs enfants, de construire un avenir. C'est de cela dont je suis fier.

 

Il se pencha légèrement vers les micros, plantant son regard dans la caméra.

 

— Quant à Eden… Initiative... on ne sait absolument rien de cette fondation. Qui va gérer l'argent ? Où vont les fonds ? Quels projets seront financés, selon quels critères, contrôlés par qui ? C'est du vent. Comme d'habitude avec Victor Landen.

 

Le cours de Landen Tech chuta encore, atteignant moins dix-huit pour cent en fin de journée.

 

D'autres milliardaires se joignirent au concert de critiques, comme si les vannes s'étaient soudain ouvertes. Un magnat du pétrole texan qualifia le discours d'« irresponsable et dangereux pour l'économie mondiale ». Un financier de Wall Street affirma sur CNBC que « Victor Landen va détruire des milliers d'emplois par pur narcissisme, par besoin pathologique de rédemption ». Un tech billionaire de la Silicon Valley déclara que « l'innovation résoudra le problème climat, pas la philanthropie démagogique de ceux qui ont échoué ».

 

Certaines organisations humanitaires protestèrent également, avec des arguments qui touchaient une corde plus sensible. Avec une telle somme d'argent, arguaient-elles, on pourrait éradiquer la faim dans le monde, construire des hôpitaux, financer des vaccins, sauver des millions de vies humaines qui souffraient maintenant, aujourd'hui, pas dans vingt ans. Pourquoi privilégier la planète plutôt que les hommes qui mouraient déjà sur elle ?

 

C'était la question qui faisait mal, celle à laquelle Victor n'avait pas encore de réponse satisfaisante.

 

Il éteignit la télévision. Depuis la pièce attenante, lui parvenaient les sons étouffés de Tessa au travail : le cliquetis rapide de son clavier, le murmure de sa voix donnant des instructions à quelqu'un au téléphone, le ping discret des emails qui continuaient d'affluer par centaines. Elle gérait le chaos en temps réel, triait l'urgent de l'impossible, bâtissait des digues de mots polis contre le raz-de-marée médiatique.

 

Victor aperçut son profil à travers la porte entrouverte. Elle était assise à un petit bureau, le visage éclairé par la lueur bleutée de son écran, le dos droit malgré la fatigue. Elle tapa encore quelques lignes, appuya sur « Envoyer », puis remarqua Victor.

 

— Monsieur, dit-elle en se levant de sa chaise et en faisant un pas vers lui. Puis-je vous dire quelque chose ?

 

— Bien sûr.

 

— Je suis plus que jamais fière de travailler à vos côtés et je ferai tout pour vous aider dans ce projet. Quelle que soit l'issue.

 

Victor, surpris par cette confession inhabituelle de la part de son assistante habituellement si réservée, fronça légèrement les sourcils.

 

— Vous êtes consciente que cela signifie probablement perdre votre emploi ? Que Landen Tech ne survivra peut-être pas à cette tempête ?

 

— Surtout si ça signifie ça.

 

Ils échangèrent un regard complice, puis Tessa continua ce qu'elle était en train de faire et qu'elle faisait si bien. Victor la laissa tranquille et décida de répondre enfin à son téléphone personnel qui n'arrêtait pas de sonner, sachant déjà qui était à l'autre bout du fil.

 

— Papa.

 

— Bonjour ma chérie.

 

— Comment tu as pu faire ça sans même me consulter ? Tu viens de détruire en dix minutes ce que tu as mis trente ans à construire ! Nous avons des contrats, des engagements légaux, des pénalités de rupture qui se chiffrent en milliards !

 

Sa voix tremblait de rage contenue.

 

— Tu as perdu la tête, tu n'es plus en état de diriger quoi que ce soit. J'exige que tu passes un examen psychiatrique.

 

Victor répondit enfin, d'une voix calme, presque détachée, qui contrastait avec l'intensité de sa fille.

 

— Je sais ce que je fais, Alix. Je n'ai jamais été aussi lucide de ma vie.

 

Alix explosa.

— Lucide ? Tu viens de ruiner notre entreprise ! De détruire l'héritage de toute une vie !

 

Sa voix se brisa légèrement, laissant transparaître quelque chose de plus profond que la colère, quelque chose qui ressemblait à de la peur.

 

— Maman avait raison sur toi. Tu es instable, dangereux, égocentrique. Tu ne penses qu'à ton putain d'ego et tu te fous de ce que ça coûte aux autres.

 

Victor encaissa les mots un par un.

 

— Je ne te laisserai pas couler ce que nous avons construit ensemble, continua Alix, retrouvant sa voix de dirigeante, froide et tranchante. Je vais te faire démettre de tes fonctions. Pour ton bien comme pour celui de l'entreprise. Je convoque immédiatement un conseil d'administration.

 

— Fais ce que tu as à faire, Alix, répondit Victor doucement, presque tendrement. Mais c'est aussi pour toi que je fais ça…

 

Elle avait déjà raccroché.

 

Victor ferma les yeux et prit une profonde inspiration.

 

Il venait de perdre sa fille.

 

Peut-être son entreprise.

 

Probablement sa liberté.

 

Mais il ne ressentait aucun regret.

 

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