
Feuilleton gratuit
Un nouveau chapitre chaque dimanche !
7.
La rencontre avec Ursula von der Leyen s'était déroulée exactement comme prévu : courtoise, formelle, et parfaitement inutile. Elle lui avait parlé de « responsabilité européenne », de nécessité d'une régulation plus stricte, des leçons à tirer de la catastrophe, de la « nécessité de rassurer les marchés ». Elle avait laissé entendre que si Landen Tech s'engageait sur de nouveaux investissements verts en Allemagne, la Commission pourrait se montrer clémente sur les délais d'enquête. Du marchandage. De la petite épicerie politique...
Le dîner de gala avait été encore plus révélateur. L'atmosphère était à l'autosatisfaction : malgré la guerre en Ukraine, la situation à Gaza, les tragédies en Afrique et au Soudan, les affaires tournaient à plein régime. Le mot « écologie » n'avait pas été prononcé une seule fois. L'ambiance, au contraire, était à l'euphorie technologique. L'Intelligence Artificielle était la nouvelle religion, la reine de toutes les promesses. ChatGPT, Gemini ou Claude étaient les alphas et omégas qui allaient optimiser les profits et, accessoirement, sauver le monde sans que personne n'ait à changer ses habitudes.
Victor avait eu droit à quelques piques d'humour, gentiment égratigné par des convives qui traitaient la catastrophe du barrage comme un incident regrettable. Entre la poire et le fromage, un banquier londonien avait fait une plaisanterie sur le barrage de Nam Sai, parlant d'un « petit problème de plomberie ». La table avait ri, réduisant la mort de trois cents personnes et la destruction d'une vallée à une note de bas de page dans un rapport annuel. Victor avait souri poliment, bu son vin, et observé le spectacle avec un détachement croissant, conscient qu'il se serait peut-être également joint à l'hilarité générale si la catastrophe était arrivée à quelqu'un d'autre que lui. Mais ce n'était pas le cas…
Après le dessert, Donald Trump avait fait son entrée. Victor l'avait vu fendre la foule, serrant des mains, distribuant des tapes dans le dos. Il savait que Trump voulait lui parler, probablement pour lui glisser une remarque acerbe sur sa chute boursière ou pour profiter de la situation pour lui proposer un deal immobilier douteux.
Écœuré, Victor s'était éclipsé avant le café, laissant Kessler rire trop fort aux blagues du président américain. Il avait vu son rival, d'ordinaire si arrogant, ramper pour s'attirer les bonnes grâces de la Maison-Blanche, terrifié à l'idée que Trump ne mette à exécution ses menaces d'augmentation des droits de douane. Ils étaient les hommes et les femmes les plus riches du monde, mais un simple tweet leur faisait peur.
Il avait regagné sa suite au Steigenberger, un sanctuaire de luxe discret tout en boiseries claires, avec un mobilier contemporain mêlant design scandinave et artisanat suisse, et une vue panoramique sur les montagnes noyées dans la nuit. Deux cent cinquante mètres carrés de silence feutré qui coûtaient huit mille euros la nuit.
Il avait refusé le room service, décliné toute sollicitation. Il était en train de défaire son nœud papillon quand, sur la table basse, son téléphone vibra.
Alix.
Victor regarda l'écran s'illuminer sans décrocher. Il n'avait pas la force de parler à sa fille maintenant, pas l'énergie de rassurer, d'expliquer, de mentir en affirmant que tout allait bien se passer. Il laissa l'appel basculer sur le répondeur et s'installa dans le fauteuil face à la baie vitrée. En bas, les lumières de Davos scintillaient dans la nuit glacée. Il resta ainsi quelques minutes, seul avec ses pensées, avant qu'on ne frappe à la porte de trois coups discrets.
Victor se redressa. Il passa une main dans ses cheveux, vérifia que sa chemise était boutonnée, et alla ouvrir.
C'était Tessa. Elle était encore en tenue de soirée, mais elle avait troqué ses talons pour des chaussures plates. À côté d'elle se tenait une femme plus petite, emmitouflée dans une parka qui jurait avec le décor feutré de l'hôtel.
— Elle est là, monsieur.
La femme releva la tête. Sous la lumière du couloir, Victor reconnut les traits qu'il avait observés sur l'écran de télévision.
— Merci, Tessa, dit Victor. À demain.
L'assistante hésita une fraction de seconde, jeta un coup d'œil inquiet à l'invitée, puis hocha la tête et disparut vers les ascenseurs.
Victor s'effaça pour laisser entrer Leah Cortez.
Celle-ci pénétra dans la suite avec une lenteur étudiée, mi-surprise, mi-amusée, comme une anthropologue découvrant l'habitat naturel d'une espèce rare. Elle retira sa parka, révélant un pull noir à col roulé et un jean sombre. Elle n'avait fait aucun effort pour se conformer au code vestimentaire de Davos. C'était sa façon à elle de dire qu'elle n'appartenait pas à ce monde.
Victor referma la porte.
— Je vous remercie d'avoir répondu présent à mon invitation, commença-t-il. Et je m'excuse de vous avoir obligée à venir jusqu'ici à une heure aussi tardive. Je pensais juste que ce serait plus... discret.
— Discret ? répéta Leah avec un sourire en coin. Pourquoi ? Vous avez honte de me rencontrer en public, Monsieur Landen ? Peur que vos actionnaires vous voient frayer avec l'ennemi ?
Victor ne répondit pas à la provocation. En se dirigeant vers le bar, il demanda :
— Je peux vous proposer quelque chose à boire ? De l'eau ? Du thé ? Ou quelque chose de plus fort ?
— Rien, merci. Dites-moi plutôt pourquoi vous souhaitez me voir ici, à minuit passé. Je doute que ce soit pour discuter de la météo.
D'un geste de la main, il l'invita à s'asseoir sur le canapé, mais elle déclina également, préférant rester debout au milieu du salon, comme pour marquer son territoire.
— Pour discuter. Pour que vous me disiez ce que vous me reprochez.
— Ce que je vous reproche ? Vous avez trois heures ?
Elle commença doucement, mais sa voix gagna rapidement en intensité. Elle parla bien sûr du barrage de Nam Sai. De la négligence, de l'aveuglement. Mais très vite, elle élargit le spectre. Elle énuméra les forêts primaires rasées en Indonésie pour les data centers de Landen Tech, les nappes phréatiques asséchées au Chili pour refroidir les serveurs, les écosystèmes fragiles sacrifiés sur l'autel de la connectivité 6G.
— Vous parlez de progrès, dit Leah, ses yeux brillant d'une colère froide, mais votre progrès est une machine à broyer le vivant. Vous construisez des infrastructures gigantesques qui dévorent les ressources, tout ça pour que vos algorithmes tournent plus vite et pour qu'on puisse streamer des vidéos en 8K.
— Ces infrastructures bénéficient grandement aux populations locales, interjecta calmement Victor en reprenant l'argument d'Alix. Elles apportent l'éducation, la santé, l'ouverture sur le monde.
— Peut-être, coupa-t-elle. Mais à quel prix ?
Elle ne lui laissa pas le temps de répondre. Elle enchaîna. Parla des millions de subventions publiques que ses entreprises touchaient chaque année, alors que les hôpitaux locaux manquaient de tout. Parla de l'optimisation fiscale agressive qui permettait à Landen Tech de payer moins d'impôts qu'une boulangerie de quartier. Elle pointa du doigt son jet privé, garé sur le tarmac de Zurich, qui avait émis en un vol plus de CO2 qu'un Nigérian moyen en une vie.
— Vous n'êtes pas un bâtisseur, Victor. Vous êtes un parasite. Un parasite élégant, brillant, admiré, mais un parasite quand même. Vous prélevez, vous accumulez, et vous laissez les déchets aux autres.
Le silence retomba dans la suite.
Victor la regardait. Il ne semblait pas blessé. Un léger sourire flottait au contraire sur ses lèvres. Il aimait ce franc-parler, cette absence totale de déférence qui le changeait des courbettes du dîner de gala.
— Vous avez fini ? demanda-t-il doucement.
— Pour l'instant.
— Vous n'êtes pas la seule à savoir des choses. Je me suis renseigné sur vous également.
Leah se raidit imperceptiblement.
— Ce financement de deux millions en 2023 pour votre étude sur la capture carbone, vous savez d'où venait l'argent ? D'un fonds qatarien qui investit à soixante pour cent dans le pétrole. Vous voyagez pour vos conférences, vous utilisez des smartphones fabriqués avec des terres rares extraites dans des conditions que vous dénonceriez si elles concernaient mes barrages. Vous critiquez l'optimisation fiscale, mais combien de vos donateurs utilisent les mêmes paradis fiscaux que moi ?
Il fit quelques pas dans sa direction.
— Nous avons tous nos contradictions, Leah. Vous acceptez l'argent sale pour financer votre science propre. Vous utilisez mes serveurs qui polluent pour modéliser le climat. Vous prenez l'avion pour venir me dire que je ne devrais pas prendre le mien.
Leah soutint son regard, mais ses joues s'étaient empourprées. Elle encaissait le coup.
— Je n'ai malheureusement pas le choix, souffla-t-elle. Le système est fait ainsi. Si je veux être entendue, je dois jouer avec ses règles, au moins en partie.
— C'est exactement ce que je me suis dit pendant quarante ans, répliqua Victor.
— Sauf qu'il y a une différence majeure, Victor. Mes contradictions, aussi regrettables soient-elles, n'ont pour but que de faire avancer la connaissance. Mes actions n'engagent que moi et ma conscience. Les vôtres... les vôtres engagent la Terre entière.
— Justement, coupa Victor. C'est d'elle dont je voulais vous parler.
— De qui ? De ma conscience ?
— Non. De la Terre.
Il se laissa tomber dans le canapé, comme si le poids du monde venait soudain de s'abattre sur ses épaules. Il fixa Leah avec une intensité nouvelle, dépouillée de tout artifice, de toute stratégie.
— Pensez-vous honnêtement qu'elle puisse encore être sauvée ?
