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Et si l'homme le plus riche du monde décidait de consacrer toute sa fortune... à sauver la

Feuilleton gratuit

Un nouveau chapitre chaque dimanche !​

12.

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Il était huit heures passées lorsque Victor ouvrit les yeux. La lumière pâle de l'hiver genevois filtrait à travers les lattes des volets, teintant la chambre d'une lueur mordorée. Il resta immobile quelques instants, les yeux au plafond. Il n'avait pas mis de réveil et avait dormi deux heures de plus que d'habitude. Il se sentait pourtant épuisé. Jamais, de toute son existence, il n'avait connu un début d'année aussi éprouvant.

 

La vaste cuisine sentait le café et le beurre chaud. Paulina avait dressé la table avec la précision méticuleuse qu'elle apportait à chaque matin depuis plus de dix ans : le bol posé exactement à la même place, la petite cuillère sur le côté droit, le jus d'orange pressé dans le verre en cristal, la brioche encore tiède dans sa corbeille en osier recouverte d'un linge blanc. Il se versa un café. La tentation de consulter la presse ou les marchés était immense, mais il résista. Il voulait rester encore un peu dans cet espace suspendu, cette bulle de silence qui n'appartenait qu'à lui, avant que le monde extérieur ne vienne exiger des comptes.

 

À la place, son petit-déjeuner avalé, il descendit au sous-sol.

 

La piscine couverte était longue de vingt-cinq mètres, l'eau maintenue à vingt-huit degrés, l'air légèrement chloré. Victor plongea sans s'attarder et trouva rapidement son rythme. Deux kilomètres. Il enchaîna les longueurs en cherchant dans la brûlure croissante de ses épaules un moyen d'étouffer la petite voix insidieuse qui doutait de la pertinence de ses récentes décisions.

 

Et si Alix avait raison ? Et s'il était le seul à ne pas voir qu'il s'était fourvoyé, que son geste allait indirectement causer encore plus de dégâts que le barrage lui-même ? Il toucha le mur, fit demi-tour. Non. Son intention était juste. C'était la bonne chose à faire. Seulement, il ne pouvait pas le faire seul. Il avait besoin d'aide, d'une véritable boussole pour le guider.

 

Après s'être douché et habillé, il saisit son téléphone, tapa un court texto, appuya sur envoi, et le reposa.

 

Il décida que pour aujourd'hui il n'irait pas au Cube. L'idée d'affronter les regards paniqués de ses employés et l'architecture oppressante du siège lui était insupportable. Il appela Tessa pour l'en informer. Celle-ci en prit bonne note puis lui apprit que le studio de Malik Farouq avait confirmé le format du face-à-face : le débat avec Richard Kessler aurait lieu dès le lendemain soir, à vingt et une heures, en direct et sans filet. Dans la foulée, elle lui annonça qu'Alix avait officiellement convoqué un conseil d'administration extraordinaire pour vendredi matin.

 

La mise à mort était donc programmée. Le débat ne serait pas seulement une bataille idéologique — ce serait son unique chance de survie devant l'opinion publique avant de se faire démettre par ses propres administrateurs.

 

C'est à cet instant précis qu'un texto arriva sur son écran. Une simple adresse et une heure qui lui fit comprendre qu'il n'avait plus beaucoup de temps devant lui.

 

— Tessa, coupa-t-il. Gérez les affaires courantes pour aujourd'hui. Ne cherchez pas à me joindre, sauf en cas d'urgence absolue.

 

Il raccrocha et alla trouver Paulina dans la cuisine, courbée au-dessus du grand évier en inox et concentrée sur l'épluchage d'une montagne de pommes de terre. Alors que d'ordinaire il ne faisait que traverser cette pièce en coup de vent en jetant un vague bonjour distrait par-dessus son épaule, il s'arrêta cette fois sur le pas de la porte pour la regarder vraiment. Il remarqua avec une acuité nouvelle ses mains rougies et gonflées par l'eau froide, l'usure du tissu de son tablier, la courbe de ses épaules légèrement voûtées, ainsi que ces mèches grises indisciplinées qui s'échappaient de son chignon.

 

— Paulina ?

 

Elle sursauta et s'essuya les mains à la hâte, affichant aussitôt un regard inquiet.

 

— Monsieur ? Vous désirez quelque chose ? Le déjeuner n'est prévu que pour...

 

— Non, rassurez-vous. Je voulais juste...

 

Il chercha ses mots. Le grand tribun de Davos, l'homme qui avait fait trembler les marchés d'une seule phrase, réalisait avec une certaine honte qu'il ne savait plus comment parler à la femme qui le nourrissait depuis douze ans.

 

— Comment va votre mari ? Jorge, c'est bien ça ? Son genou, depuis l'opération ?

 

Paulina écarquilla les yeux.

 

— Il marche encore avec une canne, la douleur est toujours là... mais il s'accroche.

 

— Et votre fils ? Celui qui étudiait l'ingénierie ?

 

— Lucas. Il a eu son diplôme au printemps. Il cherche du travail, Monsieur.

 

Victor hocha lentement la tête. Une culpabilité sourde, presque ridicule face aux enjeux mondiaux qu'il brassait, l'effleura. Il s'apprêtait à dépenser trente-quatre milliards pour sauver l'humanité, et il ignorait que le fils de sa cuisinière pointait au chômage.

 

— Laissez-moi son CV demain sur l'îlot de la cuisine. Je vais voir ce que je peux faire.

 

Le visage de Paulina s'éclaira d'une gratitude si pure qu'elle mit Victor mal à l'aise.

 

— Paulina, enchaîna-t-il, j'aurais un service très inhabituel à vous demander. J'ai besoin d'emprunter votre voiture pour quelques heures.

 

— Ma voiture ? répéta la cuisinière, persuadée d'avoir mal entendu. Mais, Monsieur... le chauffage fait un bruit épouvantable et la portière passager grince. Vous avez la Mercedes, et Franck vous attend dans le...

 

— Je vous laisse Franck et la Mercedes pour la journée. Profitez-en. Prenez votre après-midi et emmenez Jorge se promener. Mais j'ai besoin de vos clés.

 

Dépassée par les événements, Paulina fouilla dans la poche de son gilet molletonné et tendit à Victor un trousseau orné d'un vieux porte-clés en plastique dont il lui fallut un moment pour reconnaître la forme : un soleil délavé, du genre qu'on achète dans les boutiques de stations balnéaires.

 

Victor la remercia d'un signe de tête et remonta dans ses appartements pour troquer son costume sur mesure contre un jean brut, un gros pull en laine grise et une casquette sombre du Genève-Servette Hockey Club dont il était le sponsor le plus important.

 

La modeste Peugeot de Paulina, garée dans l'allée, paraissait ridiculement minuscule, coincée dans l'ombre du SUV de sécurité aux vitres blindées et de l'emplacement vide de sa propre berline. En ouvrant la portière dans un grincement aigu, il fut accueilli par un habitacle exhalant un parfum tenace de désodorisant à la vanille bon marché, intimement mêlé à l'odeur du tissu usé et de la vraie vie. Il s'installa au volant, ses genoux touchant presque les plastiques durs de la colonne de direction, tout en remarquant sur la banquette arrière un sac de courses plié, un parapluie vert et un magazine féminin dont il ne put lire le titre.

 

Par pur réflexe, sa main chercha les commandes électriques sur le flanc du siège avant qu'il ne réalise l'absurdité du geste. Il glissa alors les doigts sous l'assise, trouva la barre de métal froide et rêche, puis recula le siège d'un coup sec. Après avoir posé son téléphone en équilibre précaire sur le tableau de bord et entré l'adresse de son rendez-vous, il tourna la clé, mais le moteur toussa, hésita, et cala dans un hoquet. Il souffla et attendit patiemment que le voyant orange s'éteigne, comme Paulina le lui avait conseillé, avant de tourner à nouveau la clé. Le moteur démarra enfin, vibrant d'un léger tremblement saccadé qui remonta le long de la colonne de direction jusqu'à ses paumes.

 

Il sortit de l'allée avec une lenteur prudente, les deux mains crispées sur le volant, et prit la direction de Genève.

 

Dénuée du filtre insonorisé de la Mercedes, la ville lui sauta au visage avec ses livreurs à vélo frôlant les rétroviseurs, ses arrêts de tram encombrés de parapluies sous la bruine de janvier et les vitrines de ses boulangeries encore allumées. À un carrefour, lorsqu'un gamin en doudoune orange surgit entre deux camionnettes garées pour traverser au rouge, Victor écrasa la pédale de frein dans un crissement sec qui le projeta en avant. Le cœur battant à tout rompre, il vit le garçon continuer sa route sans même lever les yeux de son téléphone. Victor relâcha son souffle, réalisant qu'il avait oublié à quel point conduire exigeait cette vigilance viscérale et cette attention constante à ce qui pouvait surgir de l'angle mort. Cela faisait exactement sept ans, calcula-t-il, qu'il n'avait pas tenu un volant en pleine ville.

 

Il reprit sa route un peu plus lentement et laissa la voix synthétique du GPS le guider vers un quartier périphérique de Genève, loin des banques et des palaces de la rade, dont il n'aurait pas pu situer le nom sur une carte.

 

Il gara la Peugeot dans une rue étroite et s'avança vers un petit café à la devanture modeste, reconnaissable à son enseigne peinte à la main et à ses deux tables laissées vides sur le trottoir trempé.

 

Il poussa la porte.

 

Leah Cortez l'attendait au fond de la salle, les deux mains enroulées autour d'un expresso. C'était elle qui, cette fois, avait dicté les conditions et le lieu de leur rencontre. En le voyant approcher, engoncé dans son pull ordinaire et caché sous sa casquette, un sourire involontaire étira brièvement ses lèvres.

 

— Le jean fait illusion, Monsieur Landen, mais vous devriez penser à retirer votre Patek Philippe si vous voulez vraiment vous fondre dans la masse, glissa-t-elle en désignant son poignet d'un mouvement de menton.

 

— Un cadeau de ma fille, répondit-il en s'asseyant avec amusement.

 

Il commanda un café au serveur, puis alla droit au but.

 

— J'ai demain un débat avec Richard Kessler, organisé par Malik Farouq. Vous le connaissez ?

 

— Très bien. Il m'a souvent interrogée.

 

— Alors vous savez que ce n'est pas un exercice de communication. Je dois arriver avec des annonces concrètes sur Eden Initiative, des engagements précis, scientifiquement solides, que Kessler ne pourra pas balayer d'un revers de main. J'ai besoin de votre aide pour les définir.

 

Leah croisa les bras.

 

— J'ai beaucoup d'autres projets en cours. Je n'ai pas de temps à consacrer au sauvetage médiatique d'un PDG en perdition.

 

— Si vous avez répondu à mon message et accepté de me rencontrer ici, c'est que vous sentez que je suis sérieux.

 

— J'ai envie de vous croire, concéda-t-elle avec méfiance. Mais j'ai aussi passé l'âge de croire au Père Noël. Votre annonce à Davos était un choc, je vous l'accorde. Mais chassez le naturel, il revient au galop.

 

Elle porta sa tasse à ses lèvres.

 

— Je ne suis pas votre caution morale. Je ne suis pas une collaboratrice de communication que vous pouvez ajouter à votre organigramme pour verdir votre image. Si je décide de m'impliquer dans votre fondation, ce sera pour défendre mes propres positions scientifiques. Pas pour couvrir vos intérêts.

 

Elle le fixa, cherchant à percer ses défenses, mais Victor ne l'interrompit pas.

 

— Et soyons très clairs : si je découvre qu'Eden Initiative n'est qu'une opération de façade ou un outil d'optimisation fiscale de plus, je le dirai publiquement. Je vous détruirai moi-même.

 

— J'accepte, dit simplement Victor.

 

Ce réflexe direct, sans négociation, surprit Leah plus que n'importe quel argument. Elle fronça très légèrement les sourcils, déstabilisée par cette reddition inconditionnelle. Elle s'attendait à un bras de fer ; elle trouvait une porte ouverte.

 

— Très bien, reprit-elle en ajustant ses lunettes. Parlons du fond, alors. Qu'est-ce que votre fondation va financer, concrètement ? Selon quels critères scientifiques ? Qui contrôle les flux ? Qui évalue l'impact ?

 

Victor s'éclaircit la gorge et essaya de structurer les grandes lignes de son projet, tâchant de paraître le plus pragmatique possible.

 

— Je vais cibler les urgences absolues, les points de bascule. La reforestation de la ceinture tropicale pour restaurer les poumons terrestres et, en parallèle, le financement massif de technologies de captation carbone qui manquent cruellement de capitaux pour passer à l'échelle industrielle. Je veux agir comme un accélérateur mondial.

 

— Ce sont des mots, ça, l'interrompit Leah d'un ton sec. Des têtes de chapitres pour des brochures glacées. Je vous demande l'architecture. Comment décidez-vous qu'un projet vaut un milliard de dollars plutôt qu'un autre ? Qui arbitre entre replanter des forêts en Amazonie et sauver les récifs coralliens du Pacifique, sachant qu'on ne peut pas tout faire en même temps ?

 

Victor hésita. Il esquissa des réponses sur des comités d'experts internationaux à nommer, des audits externes, une gouvernance exigeante qui restait encore à définir. Ses phrases sonnaient creux, même à ses propres oreilles.

 

Leah secoua la tête.

 

— Vous avez l'intention, Monsieur Landen. Vous n'avez pas la structure. Un chèque en blanc sans architecture scientifique derrière, c'est de la philanthropie de Golfe. Ça achète de beaux articles dans la presse, ça soulage la conscience de celui qui signe, mais à l'échelle du climat, ça ne change strictement rien. C'est inefficace. C'est même dangereux.

 

— Alors aidez-moi à la construire, cette architecture.

 

Leah soupira.

 

— Je ne vous demande pas d'être ma caution, continua Victor. Je vous demande de bâtir la fondation avec moi. Je veux une contradictrice permanente. Quelqu'un qui me dise non quand mes projets ne tiennent pas la route, quelqu'un qui a l'autorité scientifique pour m'empêcher de faire de la philanthropie de comptoir.

 

Leah resta silencieuse un long moment. Le tintement des tasses et le murmure des conversations autour d'eux semblèrent s'effacer. C'était une proposition qu'elle n'avait pas anticipée, et c'était précisément pour cette raison la seule qu'elle ne pouvait pas refuser sans se contredire elle-même. Si elle déclinait de prendre les rênes d'un outil doté d'une puissance de frappe financière sans précédent dans l'histoire de l'écologie, elle n'était plus qu'une commentatrice cynique.

 

Elle prit une longue inspiration.

 

— Je choisis les projets, dit-elle. Moi seule. Avec une équipe de chercheurs que je nommerai.

 

— C'est l'idée.

 

— Si la science dit qu'un projet est vital, nous le finançons, même s'il est politiquement désastreux ou qu'il s'attaque à vos anciens partenaires commerciaux. Pas de veto, Monsieur Landen. Jamais.

 

Victor la regarda dans les yeux. Le vertige le saisit l'espace d'une seconde.

 

— Vous avez ma parole.

 

— Je me fiche de votre parole. Je veux un contrat juridique blindé avant de vous donner quoi que ce soit pour demain.

 

— Tessa vous l'enverra d'ici ce soir.

 

Elle hocha la tête, ferma son manteau et se leva. Elle ne lui tendit pas la main, mais lui adressa un signe de tête bref — respectueux, ou presque — avant de quitter le café sans se retourner.

 

Par la vitre embuée, les deux mains autour de son café refroidi, Victor vit sa silhouette traverser la rue et disparaître au coin.

 

Il sortit alors son téléphone pour envoyer un message à Tessa, lui demandant de préparer pour le soir même un contrat stipulant une clause de directrice scientifique indépendante avec un droit de veto exclusif et une gouvernance totale sur la sélection des projets, avant de laisser un billet sur la table et de sortir à son tour.

 

La Peugeot l'attendait exactement là où il l'avait laissée. En s'asseyant derrière le volant, il prit un instant pour regarder de l'autre côté de la rue la devanture du café. Il avait trouvé sa boussole.

 

Il tourna la clé, et le moteur démarra du premier coup.

 

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 > Chapitre 13 : parution le 29 mars

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