
Feuilleton gratuit
Un nouveau chapitre chaque dimanche !
13.
La conversation s'était prolongée jusqu'à deux heures du matin.
Leah avait appelé quelques minutes après avoir signé le contrat pour lui soumettre la liste d'actions sur laquelle elle travaillait sans relâche depuis leur rencontre au café.
— Bienvenue dans Eden Initiative, avait-il dit en décrochant.
— Eden Initiative, avait-elle répété avec une lenteur pensive. Cela sonne comme un programme de l'ONU. Une initiative parmi la centaine d'autres qu'on annonce en grande pompe dans les sommets internationaux avant de les oublier cinq ans plus tard. Si nous voulons que le monde nous prenne au sérieux, il nous faut un nom à la hauteur de l'ambition que nous portons. Pas une « initiative » de plus. Un projet. The Eden Project. Nous devons reconstruire notre jardin commun plutôt que d'annoncer de vagues bonnes intentions.
Victor avait laissé les mots résonner dans le silence de son bureau, pesant leur justesse et leur portée symbolique.
— The Eden Project, avait-il murmuré en se rangeant à ses arguments, bien conscient qu'il avait improvisé le nom précédent juste avant de monter sur scène à Davos. Vous avez raison, cela sonne infiniment mieux.
— Première décision commune actée, avait conclu la nouvelle directrice scientifique avec une pointe de malice qui disparut aussitôt pour laisser place au vif du sujet. Je viens de vous envoyer par mail mes dix-huit actions prioritaires. Ce n'est pas une liste de vœux pieux destinée à rassurer les consciences. Ce sont des interventions mesurables, dotées de délais réalistes et de montants d'investissement précis. Je ne veux pas que vous arriviez demain soir devant Kessler avec de belles intentions. Je veux que vous arriviez avec des engagements que vous ne pourrez plus renier.
Victor avait ouvert le document pendant qu'elle parlait. Elle avait commencé par la protection implacable des forêts primaires, ciblant plusieurs corridors biologiques en Indonésie et au Congo dont le rachat massif des droits d'exploitation pouvait être mis en place en quelques semaines. Elle avait ensuite abordé les océans avec une double intervention conçue comme un puissant symbole de rédemption écologique : d'abord, le rachat intégral de la flotte japonaise et norvégienne de navires baleiniers encore en activité, quarante-trois bâtiments dont l'acquisition mettrait fin instantanément à la chasse commerciale ; puis, la reconversion immédiate de ces mêmes navires, déjà équipés pour les longues campagnes océaniques, en une armada de dépollution destinée à attaquer méthodiquement le septième continent de plastique. Enfin, elle prévoyait l'arrêt de la pêche intensive dans trois zones critiques du Pacifique Nord, intégralement compensé financièrement auprès des communautés locales pour produire des effets de régénération mesurables dans les dix-huit mois.
Ensuite, elle avait détaillé ce qu'elle appelait « la fermeture du robinet », une expression qui allait rythmer le reste de leur conversation.
— Trois grands bassins miniers, avait-elle énuméré, un en Pologne, deux en Australie, constituent notre priorité. On rachète les concessions, on arrête l'extraction, et on reconvertit les infrastructures en centrales solaires thermiques. Nous financerons également une transition énergétique accélérée dans cinq régions industrielles chinoises et indiennes particulièrement dépendantes du charbon, en garantissant la formation des travailleurs et des emplois équivalents dans les énergies renouvelables. Enfin, nous transformerons intégralement les réseaux de transport collectif de six mégapoles dont les systèmes reposent encore majoritairement sur les énergies fossiles.
— Et vous recommandez aussi l'acquisition de deux startups spécialisées dans la captation carbone ? intervint Victor en lisant la suite. Une en Islande et l'autre au Canada ?
— Oui. Leurs levées de fonds ont échoué faute d'investisseur institutionnel capable d'absorber le risque à si long terme sans exiger de rentabilité immédiate.
— Pourquoi ne pas concentrer l'essentiel de nos fonds sur la captation, alors ? Ces technologies semblent prometteuses. Si on investit massivement là-dedans, on peut retirer très vite des milliards de tonnes de CO2 de l'atmosphère.
— Parce que ce n'est pas comme cela que ça fonctionne, avait répliqué Leah d'un ton sec. Si vous financez massivement la captation sans réduire drastiquement les émissions en amont, vous vous contentez de remplir une baignoire avec le robinet grand ouvert. C'est une dangereuse illusion de solution, exactement le genre de technosolutionnisme que les lobbies pétroliers adorent promouvoir pour continuer à polluer en se donnant bonne conscience. La captation est nécessaire, je ne le nie pas, mais elle vient en complément d'une réduction radicale des émissions, pas à sa place.
— Alors comment ferme-t-on ce robinet ?
— Je viens de vous l'expliquer, avait-elle répondu avec patience. Les bassins miniers, les centrales au charbon, les flottes fossiles. C'est là que se trouve le robinet. Et c'est précisément l'enjeu du débat de demain soir avec Kessler. Votre rôle dans cette confrontation, c'est de démontrer que l'argent ira là où la science affirme qu'il doit aller, pas là où cela produira la photographie la plus valorisante pour votre image.
En l'écoutant dérouler cette impressionnante architecture d'actions concrètes, en notant chaque chiffre avec la minutie qu'il appliquait autrefois à ses bilans trimestriels et en posant des questions pour assimiler ce qu'il ne comprenait pas encore, Victor s'était retrouvé dans une posture qu'il avait oubliée depuis des décennies : celle d'un homme qui apprend, plutôt que celle d'un homme qui décide.
***
Le studio de Malik Farouq occupait un ancien entrepôt reconverti dans le quartier industriel de Lancy, loin des tours vitrées des chaînes traditionnelles et de leur logique de production formatée. Victor s'était attendu à une opération presque artisanale, improvisée dans l'urgence avec deux caméras et un fond vert tendu sur des trépieds bancals. Ce qu'il découvrit en poussant la lourde porte métallique, Tessa sur ses talons, remit instantanément en question ses présupposés sur ce qu'était devenu le journalisme indépendant.
L'espace respirait le professionnalisme jusqu'à l'obsession du détail. Une régie technique dernier cri s'étendait sur toute la longueur du mur ouest, où un banc de moniteurs affichait des angles multiples, des flux en temps réel et des statistiques de connexion qui s'affolaient déjà. Une équipe d'une vingtaine de personnes s'activait avec cette concentration silencieuse qui caractérise les professionnels chevronnés juste avant le direct : les éclairagistes finissaient d'ajuster la chaleur des projecteurs sur un plateau circulaire en bois sombre, un ingénieur du son vérifiait méticuleusement les fréquences des micros-cravates, tandis que dans un coin reculé, un graphiste retouchait les derniers habillages visuels sur un écran monumental où s'affichait en lettres capitales : Landen / Kessler – Le Face-à-Face en direct.
Malik Farouq traversa le plateau pour venir les accueillir. D'une quarantaine d'années, grand, le crâne rasé de près, portant une veste courte en cuir noir sur un jean sombre, il dégageait une énergie apaisée qui tranchait singulièrement avec l'agitation nerveuse de ses équipes. Il leur serra la main brièvement, sans effusion inutile.
— Monsieur Landen, merci d'avoir accepté cette invitation. Vous connaissez les règles du jeu, j'imagine : pas de questions communiquées à l'avance, pas de droit de réponse différé, pas de montage a posteriori. Ce que vous dites ici, vous le dites en direct devant au moins six millions de personnes. Certainement davantage ce soir, vu l'ampleur médiatique que prend votre affrontement.
— J'ai bien lu votre mémo, confirma Victor.
— Une dernière chose avant que nous commencions, ajouta Malik en plantant son regard dans le sien. Mon travail ne consiste pas à déterminer qui a raison ou qui a tort, mais à faire en sorte que les gens qui nous regardent comprennent ce qui se joue réellement. Je ne suis donc ni de votre côté, ni du sien.
— Je n'en demande pas plus, répondit Victor avec une sincérité qu'il ne chercha pas à masquer.
Malgré ses réserves initiales sur le format, Malik Farouq lui apparaissait comme un homme ancré et intègre. Leah lui avait assuré qu'il n'était pas un simple chasseur de buzz, mais qu'il était reconnu pour sa rigueur morale, ses talents de pédagogue et son indépendance. Il était soulagé de constater qu'elle avait eu raison.
Quelques instants plus tard, l'inévitable rencontre se produisit.
Richard Kessler arriva à son tour, flanqué de son équipe de collaborateurs et de conseillers en communication qui formaient autour de lui une garde rapprochée. Lorsqu'il aperçut Victor dans l'étroitesse du couloir, il le salua d'un hochement de tête poli, souriant avec l'aisance de celui qui n'aurait pas passé la semaine entière à le démolir dans la presse mondiale. Victor lui rendit son salut de loin, sans un mot, et regagna sa loge.
***
À l'heure prévue, les caméras s'allumèrent. Le plateau circulaire était divisé en trois zones distinctes mais interdépendantes : Malik Farouq occupait le centre, légèrement en retrait dans une posture qui affichait sa neutralité revendiquée. De part et d'autre, face à face comme deux duellistes à l'aube, Victor et Kessler étaient assis dans de profonds fauteuils, simplement séparés par une table basse en verre transparent.
Malik ouvrit le débat d'une voix posée qui imposa d'emblée un cadre de rigueur intellectuelle.
— Messieurs, bonsoir. Il y a une semaine jour pour jour, Victor Landen annonçait à Davos, devant l'élite économique mondiale, qu'il cédait l'intégralité de sa fortune colossale pour créer Eden Initiative, une fondation destinée à lutter contre le changement climatique. Ce soir, nous allons parler de ce que cela signifie réellement, au-delà des effets d'annonce et des paniques boursières. Monsieur Landen, commençons par vous. Qu'est-ce qu'Eden Initiative ?
Victor prit une courte inspiration, mesurant parfaitement la portée de ce qu'il s'apprêtait à révéler.
— Merci de me donner l’opportunité de m’exprimer en détail face à vos téléspectateurs. Je voudrais d'abord commencer par une précision importante : Eden Initiative n'existe déjà plus sous ce nom. Nous l'avons rebaptisé hier soir après une longue séance de travail avec notre direction scientifique. Il s'appelle désormais The Eden Project.
Malik haussa imperceptiblement un sourcil, le flair du journaliste captant une information que personne n'attendait si tôt dans l'émission.
— Pourquoi ce changement de dénomination ?
— Parce que le mot « initiative » résonne comme un programme administratif supplémentaire, une énième déclaration d'intention qui s'ajoutera aux centaines d'autres avant de s'évanouir dans l'oubli collectif. Un projet, c'est fondamentalement différent. C'est un engagement mesurable, une ambition concrète. C'est un horizon vers lequel tendre plutôt qu'une simple posture morale à afficher devant les caméras.
— Et concrètement, cet horizon dont vous parlez, en quoi consiste-t-il ?
— Nous avons identifié dix-huit actions prioritaires. Ce sont des engagements concrets et contractuels qui commenceront à être déployés d'ici la fin du mois, et dont le non-respect pourra être documenté et attaqué en justice. Je parle de la protection immédiate de forêts primaires menacées par le rachat de droits d'exploitation ; de l'acquisition de la flotte baleinière mondiale pour la reconvertir en armada de dépollution océanique ; de l'arrêt compensé de la pêche intensive dans les zones critiques du Pacifique ; du rachat pur et simple de plusieurs bassins miniers de charbon pour les fermer ; et du financement massif de technologies de captation carbone en phase industrielle. Tout ceci est réalisable dans les trois ans, et tout sera audité par des organes scientifiques indépendants.
— Monsieur Kessler, quelle est votre réaction face à ce programme d'actions ? demanda Malik en se tournant vers l'autre bord du plateau. Qu'avez-vous à reprocher à un homme qui déploie de tels moyens pour sauver la planète ?
Kessler se redressa légèrement, ajustant sa cravate avant de prendre la parole.
— Je pense que Victor fait ce qu'il croit sincèrement être juste, commença-t-il en pesant chaque mot avec une gravité paternelle. Je respecte profondément cette démarche personnelle, et j'en salue l'intention. Mais je pense aussi, en toute franchise, qu'il commet une erreur stratégique aux conséquences mondiales dévastatrices. Le problème climatique que nous affrontons ne se résoudra pas en distribuant frénétiquement de l'argent ou en rachetant des droits de pêche pour quelques années. Il se résoudra par l'innovation technologique, par la science appliquée, et par les mécanismes de marché qui ont toujours su s'adapter aux grands défis de l'humanité.
— Le marché a disposé de trente années pour résoudre ce problème, contra Victor sans élever la voix. Il ne l'a pas fait. Il l'a au contraire systématiquement aggravé en optimisant les profits à court terme au détriment de notre survie à long terme.
— Parce qu'on ne lui a tout simplement pas laissé le temps nécessaire pour industrialiser ses solutions ! rétorqua Kessler comme une évidence mathématique. L'intelligence artificielle, les énergies renouvelables de dernière génération, la fusion nucléaire... Toutes ces avancées majeures sont en train d'arriver à maturité. Mais la recherche fondamentale prend du temps. On ne sauve pas la planète en détruisant aveuglément l'économie qui est censée la faire fonctionner.
— On ne sauve absolument rien du tout si on continue d'attendre passivement que le marché décide que c'est enfin rentable de le faire, répliqua Victor avec une fermeté glaciale.
Le ton avait changé. Le vernis de la courtoisie craquait, révélant deux visions du monde irréconciliables. Malik leva une main pour reprendre le contrôle de l'échange avant qu'il ne dérape vers un affrontement stérile.
— Monsieur Kessler, vous avez déclaré récemment dans le Financial Times que l'annonce de Monsieur Landen constituait du « greenwashing à grande échelle ». Vous maintenez cette analyse particulièrement sévère ?
— Je la maintiens pleinement, asséna Kessler. Parce que la question fondamentale n'est absolument pas de savoir combien de milliards Victor est soudainement prêt à donner pour se racheter une conscience après la tragédie de Nam Sai. La vraie question, la seule qui importe démocratiquement, c'est : qui contrôle effectivement cet argent colossal ? Qui décide concrètement où il va, comment il est dépensé, quels projets sont validés et lesquels sont rejetés ? Lui ? Encore et toujours lui ? Est-ce là votre conception de la démocratie écologique, Victor ? Un milliardaire isolé qui décide de l'avenir pour des milliards d'êtres humains ?
D'un signe de tête de Victor, Tessa, restée en lisière du plateau, s'avança pour lui tendre un épais dossier relié. Il s'en saisit et le déposa bien en évidence sur la table de verre, le poussant légèrement vers le centre.
— Ceci est un contrat juridique exécutoire, signé hier soir et enregistré ce matin auprès des autorités compétentes, expliqua Victor d'une voix dont le calme contrastait avec la violence de l'acte. Il acte le transfert immédiat et totalement irrévocable de l'intégralité du contrôle des trente-quatre milliards de dollars d'Eden Project à un conseil scientifique strictement indépendant. Le contrat stipule explicitement que je ne dispose d'aucun droit de veto sur les décisions de ce conseil. Je n'aurai plus jamais, jusqu'à ma mort, le moindre pouvoir décisionnel sur l'utilisation de ces fonds. Les projets d'urgence seront décidés uniquement sur la base de données scientifiques vérifiables, par un panel de chercheurs reconnus que je n'aurai légalement le pouvoir ni de nommer, ni de révoquer. Je serai toujours le capitaine, mais ce n’est pas moi qui tiendra la barre.
Il marqua une pause calculée pour laisser l'onde de choc se propager, puis délivra le coup de grâce.
— Ce conseil scientifique indépendant sera présidé, en toute autonomie, par le docteur Leah Cortez.
Le silence qui s'abattit sur le plateau dura exactement deux secondes et demie. Dans la régie technique, un technicien laissa échapper un juron étouffé. Malik Farouq lui-même, pourtant cuirassé contre les rebondissements en direct, se redressa brusquement sur son siège, conscient qu'il tenait là un moment d'histoire télévisuelle qui resterait dans les mémoires.
De son côté, Kessler ne bougea pas d'un millimètre, mais son expression soigneusement contrôlée venait de se fissurer. Leah Cortez était très exactement la dernière personne au monde qu'il souhaitait voir associée à une telle force de frappe financière. Non seulement elle était rigoureuse et totalement incorruptible, mais elle le détestait cordialement depuis une houleuse conférence à Copenhague où il avait eu l'audace de remettre publiquement en cause ses données sur les émissions du secteur énergétique. S'il était avéré qu'elle dirigeait désormais The Eden Project avec les pleins pouvoirs, tout son brillant argumentaire sur l'ego démesuré de Victor et le greenwashing calculé s'effondrait instantanément en poussière.
— Leah Cortez ? répéta Malik d'une voix où perçait l'incrédulité. La célèbre climatologue du MIT et ex-conseillère spéciale auprès de l'ONU ?
— Elle-même, confirma Victor. Et je tiens à préciser un élément essentiel pour l'opinion publique : ce n'est en aucun cas elle qui m'a sollicité pour ce rôle. C'est moi qui l'ai littéralement suppliée de l'accepter. Elle a d'ailleurs fermement refusé par deux fois avant de consentir à signer, parce qu'elle exigeait la certitude juridique absolue, gravée dans le marbre, que je ne pourrais plus jamais interférer avec ses décisions ni instrumentaliser son nom. Ce contrat le lui garantit.
Malik, mesurant l'impact dévastateur de cette annonce, se tourna immédiatement vers le patron de Global Energy Corp avec l'avidité du journaliste qui sent l'odeur du sang.
— Monsieur Kessler, quelle est votre réaction face à cet abandon de pouvoir totalement inédit dans l'histoire de la philanthropie ?
Prouvant qu'il restait un prédateur hors norme rompu aux pires situations de crise, Kessler reprit pied avec une souplesse qui forçait presque l'admiration.
— Je reconnais volontiers que c'est une très belle opération de communication, répliqua-t-il d'un ton qui se voulait à la fois reconnaissant et délicatement condescendant. C'est indéniablement bien préparé pour la télévision. Mais soyons sérieux un instant, Malik. Il ne faut surtout pas céder à la peur ni verser dans la panique climatique qui paralyse l'action rationnelle. Notre monde se trouve certes à un point de bascule, personne ne le nie, mais les avancées fulgurantes de l'intelligence artificielle vont très bientôt nous permettre de résoudre des problèmes d'une complexité inouïe.
Il avait retrouvé son sourire rassurant de père de famille expliquant patiemment à ses enfants que la tempête allait passer sans faire de dégâts.
— L'innovation technologique portée par nos entreprises a toujours fini par sauver l'humanité de ses pires crises existentielles, et je vous garantis qu'elle la sauvera encore demain. Ce n'est certainement pas en détruisant l'économie mondiale et en sacrifiant des millions d'emplois qu'on sauve efficacement la planète, c'est au contraire en faisant pleinement confiance à notre capacité d'innovation.
Victor le laissa terminer son plaidoyer sans l'interrompre une seule fois. Puis, décroisant les jambes et se penchant légèrement en avant, il lui demanda :
— Tu affirmes qu'il ne faut surtout pas avoir peur, Richard. C'est bien ce que tu viens de déclarer devant des millions de personnes ?
— C'est très exactement ce que j'affirme, oui, assura Kessler.
— Alors, pourquoi es-tu secrètement en train de te faire construire un bunker de survie souterrain en Nouvelle-Zélande ?
Malik voulut rebondir immédiatement mais se ravisa à la dernière milliseconde. En coulisses, le réalisateur ordonna au caméraman de resserrer le plan sur Kessler. Le milliardaire venait de perdre instantanément son sourire. La couleur même de son visage s'altéra, se vidant progressivement de son sang sous l'œil impitoyable des caméras.
— Je... je ne sais absolument pas de quoi tu parles, balbutia-t-il, la gorge soudainement nouée par une panique qu'aucun entraînement médiatique ne pouvait plus endiguer.
— Victor, pouvez-vous étayer ces graves accusations ? intervint Malik.
— Tout à fait. Je parle très précisément d'un complexe de survie de cent quarante mètres carrés habitables, doté d'une autonomie énergétique totale, de réserves alimentaires calibrées pour la survie de cinq personnes pendant cinq ans, et d'un système militaire de filtration de l'air. Ce bunker est situé dans la région isolée de l'Otago, à l'écart de toute zone densément peuplée, et ses travaux de terrassement pharaoniques ont commencé il y a très exactement huit mois sous le couvert d'une exploitation agricole fictive.
Kessler ouvrit la bouche pour formuler un démenti, mais la referma aussitôt. C'était une information d'une sensibilité absolue, dont le chantier titanesque avait été noyé dans un entrelacs labyrinthique de trois sociétés-écrans domiciliées dans des paradis fiscaux. Il n'existait aucun moyen concevable que Victor ait pu obtenir ces plans. Incapable d'articuler une phrase qui n'aurait convaincu personne, son visage décomposé tint lieu d'aveu.
Victor n'insista pas pour l'humilier davantage. Il détourna son regard du financier désemparé pour fixer l'objectif principal avec l'intensité qui transforme une émission de télévision en un point de rupture historique.
— Le véritable rôle de ceux qui ont eu la chance extraordinaire de concentrer autant de richesse et de pouvoir entre leurs mains n'est pas de chercher pathétiquement à s'isoler pour survivre quand le système finira par s'effondrer sous son propre poids. Leur seul rôle légitime, c'est de mettre enfin cette force phénoménale au service de ceux qui n'ont ni bunkers ni échappatoires, pendant qu'il est encore temps de changer notre trajectoire commune vers l'abîme.
Il marqua une pause avant de conclure.
— Pour toutes celles et ceux qui nous regardent ce soir, les trente-quatre milliards que je viens de céder peuvent sembler gigantesques. Mais à l'échelle de la tâche qui nous attend, ce n'est qu'une infime goutte d'eau. Le temps nous est compté. C'est pour cela que, comme je l'ai fait à Davos, j'appelle solennellement les plus fortunés de ce monde à me rejoindre dans ce combat, en confiant au moins dix pour cent de leur fortune au conseil scientifique d'Eden Project.
Une fois les caméras éteintes, abandonnant toute tentative de maintenir les apparences de la civilité, Kessler quitta le plateau à pas raides sans adresser un regard à quiconque, encadré par des collaborateurs paniqués qui hurlaient déjà des directives contradictoires dans leurs téléphones. Derrière eux, son attaché de presse affichait l'expression défaite d'un homme condamné à calculer en temps réel l'étendue d'un désastre planétaire.
Dans la pénombre rassurante des coulisses, Tessa tendit silencieusement son téléphone à Victor. Leah Cortez venait de lui envoyer un texto contenant deux mots : « Félicitations, capitaine », juste avant de publier sur ses réseaux sociaux une confirmation directe de son nouveau rôle exécutif à la tête du conseil d'Eden Project. En l'espace de quelques minutes seulement, sa déclaration avait déjà été relayée des centaines de milliers de fois.
Malik Farouq, qui avait déjà tombé la veste et desserré sa cravate, s'approcha de Victor avec une expression de respect presque intimidé.
— Je pratique ce métier depuis dix ans, Monsieur Landen, souffla le journaliste, et je vous assure que je n'avais encore jamais assisté à un tel renversement de situation en direct.
— Vous parlez de l'histoire du bunker ? demanda Victor en esquissant un sourire las.
— Pas du tout, répondit Malik en secouant la tête avec conviction. Le bunker, c'est du très grand spectacle pour les réseaux sociaux. C'est une image choc qui fera le tour du monde. Mais ce contrat de renonciation au pouvoir que vous avez posé sur cette table, ce document juridique qui vous dépossède du contrôle de votre propre argent... c'est infiniment plus profond que du spectacle. C'est irréversible, et c'est exactement ce genre d'acte qui changera l'histoire. Je sais que tout à l'heure je vous ai dit que mon rôle n'était pas de choisir un camp, mais en mon nom propre, je vous souhaite tout le succès possible dans votre entreprise.
Victor le remercia d'une poignée de main chaleureuse. Puis, baissant les yeux, il regarda l'heure qui s'affichait sur l'écran verrouillé du téléphone de Tessa.
Vingt-trois heures venaient de sonner. L'adrénaline de la victoire retomba d'un coup, remplacée par la froide morsure de la réalité. Dans huit heures à peine, le soleil d'hiver se lèverait sur Genève et sur la salle du conseil de Landen Tech.
Et après Kessler, c'était Alix et ses administrateurs qu'il allait devoir affronter, dans un combat encore plus redoutable et à l'issue, cette fois, totalement incertaine.
> Chapitre 14 : parution le 12 avril
